Une merveille de pronunciamiento !

L’Enarchie Compassionnelle, un instant menacée, conserve et étend son pouvoir

Chaque époque génère son élite, c’est-à-dire une sélection des meilleurs pour diriger le pays. Jusqu’à ce que cette élite apparaisse pour ce qu’elle devient toujours : une caste cherchant à maintenir et étendre ses privilèges. Il faut une révolte forte ou une catastrophe pour remettre périodiquement le jeu à zéro.

Lors de la Fronde, l'élite venait du clergé qui sélectionnait les meilleures têtes dans des séminaires qui étaient le summum de la formation. Nous eûmes Richelieu et Mazarin. L’armée a également été longtemps une pépinière de grands esprits. Napoléon, Lyautey, De Gaulle sont exemplaires d’une élite polyvalente sortie de leur spécialité d’origine. En Thaïlande, aujourd’hui même, l’armée est l’école des élites du pays. En Chine, le Parti joue le même rôle, à l’instar de tous les pays socialistes qui ont généré ainsi leur propre nomenklatura, jusqu’au jour où…

En France, la République est construite sur la sélection ouverte à tous d’un enseignement dérivé de celui de l’Église catholique et longtemps remarquable. Dans le domaine militaire, dans celui des ingénieurs et dans celui des gestionnaires, la course aux grands emplois est conditionnée par une réussite scolaire initiale dans des disciplines de l’esprit.

Rien de cela n’est choquant. Que l’État dégage une élite dont il a besoin est difficilement critiquable.

Il arrive malheureusement que cette élite ne reste pas à sa place et se substitue au souverain. Lorsque Louis XIV affirme « l’État c’est moi », il vire sans ménagement le haut clergé du pouvoir et le remet à sa place, en même temps que les Princes et la noblesse frondeuse. Cela ne se passe pas toujours aussi bien. Lorsqu’il faut retourner à la banalité des jours, la Caste vaincue a tendance à se rebiffer voire se révolter. Dans les pays où l’élite est militaire, le pronunciamiento est la règle. On a vu en Turquie les élites militaires refuser de s’incliner devant les nouvelles élites politico-religieuses. En Russie, le KGB, un instant remis en cause dans son hégémonie, a repris le pouvoir avec Poutine, sachant que l’élite du pays a été formée pendant des décennies par le KGB qui gérait tout, de la police à l’économie, de la diplomatie à l’agriculture, du tourisme à la politique culturelle.

Dans le cas de la France, une partie des Hauts Fonctionnaires considère depuis la défaite de mai 1940 que les députés issus du suffrage universel n’ont pas tout à fait le niveau qu’il faudrait. Ils ont entrepris, à leur propre compte, une réflexion sur ce que devrait être la France et considéré que l'élection était un « piège à cons » qu’il fallait circonvenir. Leur idée : seul le haut fonctionnaire a une vision dégagée de toute considération intéressée et mesquine. De plus il est formé sur toutes les questions régaliennes ou autres. Et lui seul. En dépit de beaux succès sous Pétain (la sécurité sociale, l’encadrement des métiers) et pendant la Quatrième République (avec l’arrivée au poste de Président du Conseil d’inspecteurs des finances jeunes et brillants comme Felix Gaillard et Bourges Maunoury), ce n’est qu’à partir de 1974 et l’accès au pouvoir de Giscard et de Chirac, deux énarques jeunes et ambitieux, que l’Enarchie s’est réellement mise en place, avec comme idéologie « l’arbitrage de la société ». L’Énarque croit pouvoir arbitrer entre le patron et le salarié et dépasser la querelle socialiste, arbitrer entre pauvres et riches, et se saisir du message christique, entre vieux et jeunes, entre hommes et femmes, en sexualité normale et sexualité déviante, entre piétons et automobilistes, etc.

On retrouve dans cette idée d’arbitrage toute la pensée de Macron : « personne n’a totalement tort, personne n’a totalement raison, il faut arbitrer avec raison et je suis là pour cela ». Le « macronisme » n’est qu’un avatar de la doctrine compassionnelle de l’Enarchie triomphante : les Enarques sont là pour arbitrer les tensions et naturellement tout cela se fait par l’épandage d’argent collecté en masse par l’impôt.

Au nom de l’intérêt général, dont elle serait seule porteuse, la haute fonction publique a colonisé l’État, ce qui était normal mais aussi toutes les institutions politiques, ce qui ne l’était pas.

Dès le Club Jean Moulin on entend dire que la division entre droite et gauche n’est pas opérationnelle. Dès les années quatre-vingt on entend les discours de brillants Inspecteurs des finances qui prétendent que le déclinisme est une absurdité.

Le mantra de Macron n’est pas une nouveauté mais l’affirmation sans complexe d’un discours de haut fonctionnaire tenu depuis des lustres pratiquement tel quel et que l’on connaît aujourd’hui sous le vocable de « cercle de raison » popularisé par Alain Minc (major de l’ENA) et Bernard Attali (énarque et major de l’École polytechnique).

Il n’y a évidemment aucune différence, sinon de sobres nuances, entre une énarchie compassionnelle de droite et une énarchie compassionnelle de gauche. Fabius a hésité entre la droite et la gauche un bon moment. Il n’est pas le seul. La compatibilité de Macron et de Hollande, ou de Macron et du Philippe maire du Havre, ou de Copé avec Moscovici, ou de Dutreil avec Guigou, ou de Rocard avec qui on voudra, est totale.

Ayant colonisé et la droite et la gauche, la politique suivie et par les Enarques de droite et par ceux de gauche s’est trouvée fort constante.

L’ennui est que la confiscation des revenus et du capital de la « société civile » s’est aggravée pendant quarante ans avec au bout du chemin un sous-investissement massif, la fuite des capitaux, l’exil des riches et des jeunes, un chômage de masse, des déficits homériques et des dettes abyssales.

Amusant, le vocabulaire de l’Enarchie triomphante reprise par les médias asservis ! « Société civile », qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? En dehors des armées toute la société est civile. Ah oui mais voilà : il y a la caste, la haute fonction publique et le reste. Selon qu’elle est hostile ou non à la Caste, ce sera « la société civile » ou une masse de « populistes ». De même tout ce qui n’a pas encore été taxé est « une dépense fiscale », c’est-à-dire une concession révocable à la première occasion.

La situation catastrophique du pays ne pouvait rester sans conséquences. À gauche, le compassionnelle énarchique s’est vu contesté du fait de la montée massive du chômage et des mesures de plus en plus dures contre les pauvres, mélangés avec une énorme vague de pauvreté importée. À droite la fiscalité abusive et le déclin de l’industrie ont conduit aux mêmes réactions. Dégagez les Enarques !

Cela a failli réussir. Si François Fillon passait, les effectifs publics auraient été sabrés et les statuts de la haute fonction publique simplifiés et rapprochés de la multitude. De même, Mélenchon représentait une alternative hors Enarchie, inscrite dans la révolte de la base. Il fallait casser le risque d’une union des Frondeurs et des Insoumis, et empêcher Fillon d'accéder au pouvoir par tout moyen. Le candidat naturel était Juppé. Mais cela ne faisait pas les affaires des Enarques de gauche qui venaient de gouverner pendant 5 ans. On se ralliera donc en bloc dès la fin des primaires à l’opération Macron.

Un quarteron d’Enarques montera le piège contre Fillon, en trahissant au passage tous les devoirs de confidentialité de leurs charges. L’effondrement trop rapide du médiocre Hamon a failli prendre tout le monde de cours, Mélenchon siphonnant l’électorat de gauche avec une belle voracité. Il a fallu s‘allier avec Bayrou.

Aujourd’hui tout est net et clair. L’Enarchie a gagné. Un président énarque et un premier ministre énarque, comme Giscard-Chirac, comme Chirac-Juppé, Comme Chirac-Jospin, comme Chirac-De Villepin, alors que Hollande avait dû composer avec le PS et ses petits diplômés. Un Secrétaire général de l’Elysée énarque. Un Ministre des finances et de l’économie énarque. Les utilités sont bien cadrées par des Enarques. Tout est tenu et bien tenu. La presse aux ordres n’a plus qu’à chanter la chanson dont les paroles lui seront aimablement fournies. On a vu que l’apparition d’une presse totalement soumise et chantant la gloire du Divin Emmanuel avec une unanimité et une ampleur jamais vue, est une des marques du temps et des difficultés de la démocratie française.

La révolution « macronienne » était en fait une contre-révolution pour éviter la perte du pouvoir de la Haute Administration et sa remise en cause organique. Le pronunciamiento a réussi. Le nouveau héraut de la secte est un peu plus glamour que le président sortant, pitoyable prisonnier de lui-même autant que des dissidents de gauche du PS, devenus maîtres d’un parti mort.

« Emmanuel » (on l’appelle par son prénom comme « Ségolène », ce qui en dit aussi long que les centaines de premières pages de magazine) s’est débarrassé et de la droite souverainiste et de la gauche frondeuse. Il reprend l’habitude des castings, avec « prises de guerre », qui ne sont que des prises de guère et ne donne à moudre que de l'extase médiatique sans intérêt.

Tout le monde il est beau, tout le monde il doit être content et même ravi.

L’élection tronquée a permis de mettre sous le tapis les cris de « ça suffit » qui s’étaient élevés après les attentats contre Charlie Hebdo, après la folie fiscale des deux premières années de gestion par Hollande, après les atteintes permanentes contre la propriété, avec la perte de pouvoir d’achat généralisée, avec l’effondrement de l’emploi, avec la perte de souveraineté et les sujétions constantes, avec l’effritement des libertés, …

Ce succès heureux est présenté désormais comme la volonté du peuple de plus d’Europe fédérale, de plus de renoncements bienveillants, de moins de réticence devant les dégâts des libertés sans frein de circulation des hommes, des capitaux et des produits, de plus de complaisance vis-à-vis des prélèvements, de moins de rejet des « avancées sociétales ». Seuls les « radicalisés », comme diraient Alain Juppé, ne seraient pas bouleversés d’humanité au spectacle d’une jeunesse triomphante et intelligente qui va tout résoudre dans la fraternité et les images positives.

Le sondage Elabe du jour, un institut qui a été le fer de lance de l’opération médiatique pro Macron, devrait faire réfléchir. Le Président et la Premier Ministre ont une cote de confiance minable, en fait la plus basse depuis le début de la Cinquième République. Bien sûr, le savoir-faire est autre que celui du prédécesseur.  Le nouveau Président fait peu de fautes, ne serait-ce que parce qu’il a vu toutes celles qui ne fallait pas faire.  L’onction de la victoire et de la jeunesse jouera son rôle.

Mais le gouvernement nouveau est de pur affichage et noué de combinaisons politiciennes électoralistes à très court terme. Il faut gagner les prochaines élections législatives. L’énorme canon médiatique est braqué à nouveau sur l’électeur : il faut donner une majorité massive à notre phénomène, que le monde entier nous envie. Ensuite les députés inexpérimentés seront aux ordres et les ministres d’affichage strictement encadrés par la haute fonction publique.

Nous sommes sommés de nous réjouir. Après tout, même un haut fonctionnaire peut être compétent dans la sphère politique ! C’est ce qu’on dit des militaires en Algérie après chaque élection, bidon, qui voit le pouvoir militaire maintenir son emprise sur les institutions et la richesse du pays !

Mais on sait déjà que le champ de l’action publique ne sera pas modifié, que les impôts ne baisseront pratiquement pas, que la soumission à l’Europe et aux Etats-Unis sera totale, et qu’au bout du chemin la vraie menace ne sera pas Mme Le Pen, qui a montré sa nullité, mais l’extrême gauche. Il suffira d’une crise mondiale même légère, et on peut s’attendre à un épisode de moyenne importance dans les 6-18 mois, et d’une hausse des taux d’intérêt, pour que le contre-choc se produise.

Il risque d’être violent. C’est là qu’on pourra juger des capacités de notre nouveau Président. L’Enarchie compassionnelle et sa médiacratie associée risquent alors d’apparaître dans toute la splendeur de ce qu’elles sont : une certaine forme d'évanouissement de la démocratie véritable et une capture illégitime du pouvoir.

Espérons que non. Le pire n’est jamais certain. En attendant, bravo l’artiste ! Cette prise de pouvoir aura été une merveille de pronunciamiento réussi !

Commentaire
DvD's Gravatar Pour ceux qui récusent la "dictature du fonctionnariat" comme la "dictature du prolétariat", il y a la Suisse voisine et sa démocratie directe. Le peuple décide directement de ce qui le concerne. Sans aucune surprise, ça donne des résultats infiniment meilleurs que ceux obtenus par les pseudo élites françaises. Il y a plus de substance dans une votation populaire Suisse pour décider des tarifs du tram que dans toute la campagne de Macron.
# Posté par DvD | 18/05/17 23:40
Vélim's Gravatar Amusant commentaire qui recoupe les analyses de pas mal de journalistes d'opinion (Zemmour ; Elisabeth Levy en particulier) et qui ne cède pas à la macromanie ambiante. Il constate que toutes les vieilles ficelles sont employées sans vergogne : un non énarque au budget (c'est lui qui prend tout), des figures "populaires" dans les ministères sans importance, des politiciens dans les postes régaliens (en cédant la Justice et les Armées au Modem, Macron a payé fort cher le ralliement de Bayrou). L'idée originale est que l'Enarchie va à nouveau étouffer la croissance par l'impôt et que Macron n'est pas le sauveur annoncé, les mesures cosmétiques mises en avant n'ayant pour but que d'éviter un collapsus qui tuerait le parasite avec le parasité. Alors que partout est exalté l'espoir que la transcendance de la division gauche droite va permettre de régler enfin les problèmes de la nation, vous affirmez qu'il s'agit d'une réaction qui n'a pour but que de les faire perdurer ! Rendez vous dans cinq ans ! J'ai relu vos articles dès l'élection de Hollande. Honnêtement vous avez eu raison. Permettez qu'on espère que vous vous soyez trompé cette fois-ci.
# Posté par Vélim | 19/05/17 13:18
david Durand's Gravatar Magnifique poste, rien à ajouter
Merci
# Posté par david Durand | 19/05/17 23:19
Siem's Gravatar +1
# Posté par Siem | 20/05/17 12:20
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