Le tabou des changes flottants

Le Cercle des économistes E-toile m’a confié une mission  un peu particulière : essayer de comprendre pourquoi les changes flottants sont un sujet absolument tabou alors que leur responsabilité dans les crises qui se succèdent  ne peut pas être niée, constat qui forme un bonne part de notre apport à la discussion économique depuis près de 15 ans.

Il n’y a pas trente six possibilités : ou les changes flottants sont un désastre comme nous essayons de le prouver de façon constante et leur non dénonciation  est une attitude collective malsaine dont il faut tenter de comprendre les ressorts. Ou c’est nous qui nous trompons.

Le point de départ incontestable est le fait qu’il n’y a pas dans la presse, dans la littérature économique, dans les débats télévisés, lors des travaux des instances économiques officielles internationales et même nationales, la moindre référence à un débat sur le flottement des monnaies.  Jamais. Et lorsqu’on essaie de forcer le débat il s’arrête aussitôt. Lorsque vous développez une critique des changes flottants dans de petits cénacles, la conversation s’arrête. Il n’y a jamais de relance. C’est comme si on avait prononcé une énorme grossièreté et commis une inconvenance.

Les politiques se taisent en général en arguant que la question est complexe et ils indiquent que par honnêteté ils ne veulent pas discuter d’un sujet trop technique. Ils se contentent de renvoyer sur « le silence des techniciens ».  Combien de fois avons-nous entendu cette phrase : cette question n’est jamais abordée par nos conseillers économiques ni par les responsables des grandes institutions économiques. En un mot : vous vous lancez dans un débat technique auquel nous n’avons pas les moyens de participer mais vous êtes totalement isolés et seuls de votre espèce. Si les maîtres auxquels nous nous adressons se taisent sur cette question c’est que vous devez avoir tort.  Tilt !  

Essayons  alors de débattre avec les économistes ou les détenteurs d’un éditorial économique dans les grands medias.  La réaction est immédiate : une sorte de sourire et…le silence.  Faites vous-même l’expérience : envoyez un texte nourri de détails explicites mettant en cause les changes flottants dans un journal ou comme proposition d’intervention dans un symposium économique. On ne vous répondra même pas.   

Nous sommes bien confrontés à un mur du silence, un trou noir du débat, un tabou.

Existe-t-il alors un texte incontournable qui  ferait des changes flottants un monument insurpassable de la science économique, une sorte de « théorie générale »   à la Keynes qui règlerait définitivement la question ?   
 Evidemment non.  Comme nos différents articles l’ont souvent souligné, les changes flottants ont été imposés au monde sans aucune théorie généralement acceptée. Les changes flottants des débuts de la science économique jusqu’à la fin des années soixante tiennent une place presque nulle dans les manuels d’économie,  et lorsqu’on trouve quelques lignes, le flottement est présenté comme une réalité accidentelle et malsaine.  Le consensus des économistes n’est pas à la source de l’implantation du système.  Depuis 1973, date des derniers efforts  pour créer un semblant  d’unité monétaire international, aucun livre magistral  de grand économiste n’est venu justifier techniquement la supériorité des changes flottants.  Nous trouvons là une première raison du silence des économistes : ils n’ont aucun texte fondamental auquel se raccrocher  pour  faire taire le vilain canard qui ose troubler le marigot.

On dira : vous exagérez, il y a tout de même Milton Friedmann.  Il a expliqué que les monnaies étaient « des marchandises comme les autres », dont le cours devait s’apprécier et se déprécier en fonction de l’offre et de la demande.  Que la prétention keynésienne au contrôle du plein emploi par les états était un leurre.  Que la libre circulation des capitaux à long et court termes  nivellerait les taux d’intérêt et optimiserez la répartition du capital pour une croissance optimale.  Que les changes flottants en plus éviteraient aux Etats de conserver des réserves de changes trop importantes : du capital ne serait pas stérilisé inutilement et ce serait à nouveau bon pour la croissance. Que les corrections de changes se feraient de façon incrémentale donc de façon indolore,  Qu’en  l’absence de tout choc extérieur le système tendrait à la stabilité. Seule l’indécence des Etats, en poursuivant des politiques obscènes, pourrait troubler les changes. La sanction des marchés serait immédiate et ferait rentrer le goujat dans les clous.  De façon fort convaincante il ajoutait que tout effort de fixité donnait un avantage au spéculateur puisqu’il n’avait aucun risque à « shorter » une monnaie sur la sellette puisque  si  la monnaie résistait à une dévaluation le  spéculateur  n’aurait rien perdu et sinon il allait gagner beaucoup.  Les gains prodigieux de grands spéculateurs  lors des tentatives de retour à la fixité de certaines monnaies ont donné plus que du crédit à cette thèse.  La spéculation étant invincible dans un monde de libre circulation des capitaux  toutes les digues nationales ou internationales qu’on voudra bien mettre en œuvre  céderont  rapidement. L’Euro pour Milton Friedmann ne se ferait jamais et disparaîtrait presqu’aussitôt sous cette pression  incontrôlable.  

Le seul ennui est que quarante ans de fonctionnement chaotique des changes flottants ont  prouvé que ces hypothèses ne rencontraient pas  la réalité.

La croissance globale a ralenti depuis l’instauration des changes flottants.  Les « spreads » de taux d’intérêt n’ont jamais  cessé  et ils n’ont jamais  été aussi grands.  La flottaison a vu les grandes monnaies  s’échanger avec des valeurs passant en quelques mois du simple au double  sans jamais se stabiliser.  Les états ont accumulé comme jamais des réserves monétaires et stérilisé une part croissante du capital. Les crises sont devenues de plus en plus violentes et comme annoncée (notamment par nous)  l’endettement global a atteint des sommets intenables en même que la spéculation sur tout, l’économie casino, l’emportait sur l’économie réelle. Les déséquilibres des balances de paiement n’ont jamais été plus forts.  Les faits ont démenti la totalité des prévisions de Milton Friedmann.   Le système n’a jamais fonctionné comme il avait dit qu’il le ferait.  

Sauf sur un point : l’absence de toute législation globale permet en effet à la spéculation de faire de jolis coups contre les Etats en mobilisant des sommes colossales entre les mains de quelques grands manipulateurs  qui « créent la tendance du marché » et peuvent  faire des gains prodigieux  au détriment des nations.  Ce qui se passe aujourd’hui avec la Grèce en est la preuve manifeste.  Du coup on en revient à crier au génie de Milton Friedmann qui aurait prévu l’éclatement de l’Euro et son impossibilité constitutionnelle.  Sans ce rendre compte que lorsqu’on fait sauter la banque, la banque c’est l’économie globale et tout le système bancaire avec les conséquences que l’on voit.  

Nous commençons à nous rapprocher de la vérité : la solidité théorique de l’économie des changes flottants est nulle.  La réalité a constamment contredit ses postulats.  C’est pour cela qu’il n’ya pas de « théorie générale  » : elle ne résisterait à la critique et aucun économiste ne veut  se coller à une entreprise vaine.  En revanche l’impuissance des Etats devant la spéculation en cas de liberté totale des mouvements de capitaux  est réelle.  Elle correspond à l’impuissance des Etats, souverains par nature, à s’accorder.  L’échec de Bretton Woods l’a bien montré : les Etats unis devaient gagner  la guerre  contre le monde soviétique. La place de sa monnaie lui permettait l’inonder de dollars la planète quitte à provoquer partout de l’inflation. Les autorités monétaires allemandes n’ont pas voulu de cette inflation. Le système s’est effondré.  En dehors de toute coordination  économique étatique aucun système de monnaie à rapport fixe ne peut résister.  Comme elle est impossible oublions  tout système monétaire organisé.  Laissons faire et subissons. Pour le meilleur et pour le pire.  

Les politiques et les économistes ont intériorisé cette impuissance.  L’explication du tabou est là et pas ailleurs.  Les économistes  voient bien qu’ils ne peuvent pas construire une théorie générale de la croissance et de l’emploi basée sur les changes flottants : cela ne marche pas.  Mais ils ne peuvent rien contre l’impuissance politique. Alors ils se taisent.  Ou au mieux tentent d’habiller cette impuissance en sagesse. Au milieu d’un champ de ruines.  Les politiques ne peuvent pas reconnaître leur impuissance.  Alors ils se taisent aussi et refusent de prendre part au débat au prétexte que les économistes eux-mêmes n’en parlent pas.  Pourquoi le feraient-ils?

Le résultat : alors que nous vivons la crise  la plus grave depuis 1929, on s’agite autour de mesurettes  plus ou moins ridicules sans rien changer de fondamental pendant que la spéculation internationale ratiboise tout ce qui dépasse en se moquant bien des conséquences sociales.

L’échec des changes flottants est un échec technique alors que celui d’un système monétaire organisé  est un échec politique.  L’impuissance  politique conduit  à tenter de vivre malgré tout avec un système  qui ne marche pas en collant des rustines.  Personne ne veut reconnaître  son impuissance.  Personne n’ose trop dire que les rustines sont des faux semblants.

« Voilà pourquoi votre fille est muette » et les changes flottants un tabou presqu’absolu.

 

Lewis Holden pour le Cercle des économistes e-toile

Une difficulté non surmontée : l'interdisciplinarité en histoire économique.

La lecture frustrante, et même franchement agaçante,  du livre de Jacques Le Goff "le moyen âge et l'argent" (Perrin) est l'occasion de rappeler combien l'histoire économique a du mal à décoller, notamment en France, et, au sein de  l'histoire économique, celle de la monnaie.

Nous ne souhaitons pas particulièrement pointer du doigt le livre de Le Goff dont le crédit comme historien et médiéviste n'est plus à faire. Nous ne voulons que souligner, à partir d'un texte écrit par un bon historien, comment la faible interdisciplinarité entre historiens de différentes spécialités et économistes continue à être dommageable.

Le symbole de cette incompréhension presque structurelle se retrouve dans le vocabulaire employé par Le Goff. Le mot "argent" n'a pas de sens en économie et le langage trivial est trompeur. Avoir de l'argent n'est pas un concept économique. Parce que l'économie connait des réalités différentes qui sont représentées par des concepts différents et des mots différents. Avoir de l'argent cela peut vouloir dire qu'on a un bon revenu, ou du capital, ou de la monnaie en compte ou un stock de monnaie métallique, ou de l'argent métal non monétaire. Revenu, capital, monnaie sont des réalités liées mais différentes. Le Goff ne fait aucune différence et même reproche au meilleur livre (anglais) sur la monnaie au moyen âge d'être trop "monétariste".  L'abus du terme "argent" sans précision devient rapidement insupportable pour le lecteur qui a un minimum de connaissance économique.

Un autre exemple, aussi manifeste qu'élémentaire, est la confusion qui fait entrer la monnaie de billon dans une notion totalement controuvée de trimétallisme. Mono métallisme or ou bimétallisme  or argent sont deux systèmes parfaitement classés par la doctrine économique et chacun se moque totalement de la forme que prend la monnaie de poche. 

En Italie, dans les années 60, la dévaluation de la lire avait été si forte que la petite monnaie (les pièces de 1 à 10 lires) avaient purement et simplement disparues. Sur les autoroutes elles avaient été remplacées ...par des bonbons. Le plus drôle c'est que toute une production de bonbons acidulés d'extrême mauvaise qualité s'était alors développée (sans doute sur le principe qu'une mauvaise monnaie chasse la bonne...). Personne n'est venu expliquer que le bonbon était une monnaie et qu'il fallait intégrer le bonbon dans la définition du système monétaire, avec intervention de la banque centrale d'Italie. Les petites monnaies divisionnaires, dont la valeur est essentiellement symbolique et pratique, ont de tout temps été constituées d'à peu près tout et n'importe quoi. Si l'on veut un autre exemple, pensons à la cigarette en Allemagne à la Libération !

Lors que Le Goff écrit : "le bimétallisme fut rétabli ou plutôt selon le terme judicieux d'Alain Guerreau, le trimétallisme car les historiens de la monnaie ont trop peu tenu compte de l'importance des monnaies de faible valeur" en cuivre, il ne fait que signaler que les deux auteurs n'ont aucune connaissance en économie monétaire. On ne dit pas aujourd'hui qu'on vit dans un multi métallisme monétaire parce que la monnaie divisionnaire utilise une infinité de variantes d'alliages ! Ce genre d'affirmation est simplement grotesque, le terme de ce M. Guerreau est tout sauf judicieux et la caution que lui donne le Goff plus que regrettable si on pense aux reprises qui seront faites de cette ineptie par les élèves perroquets.

On en finirait pas de relever des impropriétés de ce type. Comme d'habitude le rôle de la monnaie au haut moyen âge est totalement sous estimée. S'il est vrai que la chute de Rome sous le poids des "barbares" a entraîné de multiples régressions, il est faux de croire que la monnaie a quasiment disparu. La monnaie d'or reste la base du système byzantin et du monde musulman tout autour du bassin méditerranéen et les échanges n'ont jamais cessé, ni les liens monétaires et financiers, avec l'Europe. Les syriaques (même pas cités dans le livre)  font des prêts à intérêts partout dans l'Europe médiévale avant même les juifs, car ils disposent du numéraire. L'histoire de Venise qui en liaison avec Florence (et le Vatican) s'arroge le trafic or contre argent, ne commence pas au XIIIème siècle.

Une autre erreur classique est de croire que la monnaie suit bêtement et méchamment  le développement économique. C'est totalement faux. L'erreur est le miroir d'une autre erreur cette fois ci véhiculée par les économistes non historiens qui ont toujours voulu croire que la monnaie était une excroissance  symbiotique du monde marchand. La vérité historique est totalement différente : la monnaie est née au confluent du "sabre et du goupillon", d'un accord entre temple et rois, et a été plus utilisée au départ pour financer les dames de petite vertu qui vivaient autour des temples et les soldats que le commerce international.  Les Phéniciens, principal peuple marchand de cette période, refusèrent avec obstination d'utiliser le monnaie métallique pendant près de cinq siècles avant de se rallier au "système athénien" qui avait codifié son usage et sa doctrine. Le haut moyen âge a toujours eu recours à la monnaie parce que rois et empereurs puis papes en avait besoin.

Arrêtons là. Tout le monde aura compris que l'absence de fécondation entre l'histoire religieuse et des temples, l'histoire des mœurs, l'histoire des rois et des guerres, l'économie et la connaissance des numismates,  produit de mauvais résultats.  

Le livre de Le Goff est très consciencieux ; il apporte un nombre considérable d'éclairages à partir soit de textes de l'époque soit des livres existants sur la période. Mais il a un gros défaut : il n'est pas réellement pertinent. L'histoire de la monnaie, du revenu, du capital ou de ce qu'on voudra au moyen âge reste encore à faire. Lorsque l'éditeur écrit à propos du livre :  " Une telle mise au point, conçue pour le plus large public, n'existait pas sous cette forme. Elle redresse bien des idées reçues", il se trompe et trompe le lecteur. Le livre traduit les idées recues habituelles et, pire,  cautionne  des idées fausses !  

Si économistes, numismates, historiens de différentes spécialités voulaient bien se donner la main (ou la connaissance), l'histoire monétaire deviendrait autrement convaincante. Qui a dit qu'il ne restait pas de terres vierges pour la connaissance ? Ici, tout ou presque reste à faire.

Didier Dufau pour le Cercle des Economistes E-toile.



Qui a tué Keynes ?

Qui a tué Keynes ?

Keynes est justement honoré pour avoir changé la manière de considérer l'économie. Jusqu'à Keynes les économistes étaient "une secte" comme on disait à la fin du 18ème siècle. Une secte intéressante mais une secte tout de même dont les membres étaient aussi distingués que loin des affaires et du gouvernement. Les crises se succédaient et personne ne contestait leur caractère naturel ni le fait qu'il faille laisser faire la nature. L'important était de ne pas en fausser les mécanismes. La politique était l'ennemi de l'économie. Il fallait apprendre à l'Etat à être sage et absent, afin de laisser se développer les forces créatives de richesses.

Tout allait changer sous la double pression de la montée des socialismes, dont certains décidés à la violence révolutionnaire totale, et de la guerre de 14-18. Les Etats occidentaux se trouvent conduits à essayer d'apaiser la violence sociale et son débouché politique par la dépense publique et des lois plus ou moins contraignantes pour les affaires. Ce mouvement commence dès la fin du 19ème siècle  avec les premiers appels à un impôt progressif sur le revenu, à une organisation de prévoyance, à la constitution de filets de sécurité contre le chômage, la maladie, la vieillesse.  Arrive alors la catastrophe effroyable que fut la guerre de 14 qui littéralement change tout. Le monde découvre la mort industrielle, l'importance des médias et du contrôle de l'opinion, ainsi que la force des capitaux lorsqu'ils sont concentrés, en particulier dans la main de l'Etat, mais aussi dans les trusts.

Le domaine du plus grand changement est celui de la monnaie. Depuis deux siècles toute l'évolution bancaire évolue vers un moindre rôle de la monnaie métallique (or et argent). Le billet et le compte de dépôt supplantent progressivement la circulation de l'or, resté seul en piste depuis 1873 avec la démonétisation assez générale de l'argent. La guerre achève le mouvement : pendant des années, la monnaie sera purement administrative. Ce n'est plus rien d'autre que du papier avec un nombre imprimé dessus par le gouvernement.  Bien sûr, on essaiera de revenir à l'étalon or. Mais personne ne veut renoncer aux facilités de la planche à billets. La révolution russe multiplie le papier qui finalement ne vaut plus rien. L'Autriche et l'Allemagne connaissent au début des années 20 une hyper inflation désastreuse qui fixera longtemps les mentalités.

L'après guerre n'est qu'une suite de déséquilibres et de crises. La crise de 1929 et la dure dépression qui suit marque définitivement la fin d'une époque.

Keynes sera celui qui fera la nécessaire synthèse entre capitalisme orthodoxe, aspiration sociale et ordre monétaire éloigné de l'étalon-or.

Etayée par les faits vécus par des millions de personnes et la sorte de scandale que fut l'appauvrissement général des années 30, sa pensée balaie l'orthodoxie classique. L'important, c'est la demande globale et si pour une raison quelconque elle vient à être insuffisante il appartient à l'Etat de fournir la demande manquante par ses investissements. La monnaie est un instrument au service de la croissance. Elle doit être fournie avec un certaine abondance et les pays en rupture de balance de paiements doivent être assistés par la collectivité, au prix de mesures de redressement, pour que leurs difficultés n'entraînent pas  l'ensemble des autres dans la déflation.

En un mot Keynes supprime la déflation des radars politiques. Le débat après la guerre de 40 portera sur la manière de réguler inflation et emploi.  Ce qu'on appellera les trente glorieuses sera une période de plein emploi, alimentée par une abondance monétaire constante, provoquant une inflation permanente. Le seul frein, ténu, était le rattachement du dollar à l'or et la définition des autres devises par rapport au dollar. Les Etats-Unis ne dévaluaient jamais mais les autres pays à l'occasion rectifiait la valeur de leur devise par rapport au dollar et donc indirectement à l'or.  En vérité le Gold Exchange standard était trompeur. Le dollar était déjà une monnaie administrative entièrement gérée par une puissance nationale ayant assuré son leadership sur le monde libre après la victoire sur les puissances de l'axe. Dès que des Etats décidèrent de rompre le pacte non écrit qu'on ne convertirait jamais ses dollars en or, le caractère artificiel du système s'imposa.

On entra dans le système des changes flottants, avec monnaie de réserve américaine, sans doctrine mais par voie de faits. Désormais l'ensemble des monnaies étaient purement administratives. Après l'argent, l'or était démonétisé. Les devises auraient comme valeur ce que le marché voudrait bien dire.  Les Etats ne comprirent pas les effets de la nouvelle situation. Ils continuèrent leur politique "keynésienne"  et, oh surprise, plus rien ne fonctionna comme avant. Le monde connu la stagflation. On mit évidemment toute l'affaire sur le compte du cartel du pétrole : il ne s'agissait que des conséquences des chocs pétroliers successifs. On ne se rendit pas compte que la valeur des choses s'ajustaient à nouveau à un nouvel étalon "réel". Jacques Rueff avait justement calculé qu'il fallait dévaluer le dollar dans un rapport de dix par rapport à l'or pour tenter de conserver un juste rapport entre la valeur des monnaies, dans un régime de changes fixes mais ajustables. On n'en fit rien. Ce sont les prix des matières premières internationales qui s'ajustèrent, peu ou prou dans la même proportion.

Une chose était sûre : dans le nouvel ordre économique, le keynésianisme ne fonctionnait plus. C'est l'époque où on en appelait à "un nouveau Keynes". Dans un système de change flottant les politiques nationales de dépenses publiques entraînent aussitôt des effets non pas sur l'emploi et l'inflation mais sur la valeur de la devise. Si on ajoute un régime général de libre concurrence mondiale, la compétitivité n'est possible qu'avec une certaine rigueur salariale.  Libre échange absolu et monnaie administrative dans un système général de changes flottants conduisent à la nécessité d'une politique presque constamment déflationniste. M. Trichet fut un de ceux qui le comprirent le plus vite.  

L'inconvénient des changes flottants avec un situation asymétrique pour le dollar, monnaie de réserve, est le déversement indéfini de dollars sur le monde avec une instabilité générale permettant mille spéculations. La double pyramide de crédits démontrée par J. Rueff, présente sous le régime du gold exchange standard, devient encore plus grosse en mode change flottant. Les Etats sont obligés d'emprunter massivement. Le sous emploi devient structurel un peu partout qu'il faut financer par l'Etat. Partout on voit les dépenses publiques grimper à des niveaux intenables. Une première rectification se fait à partir de 90. Des Etats dégonflent leurs dépenses publiques en comprenant qu'ils ne pourront pas aller plus loin. D'autres, comme la France ou la Grèce, ne le font pas.  Le taux de croissance mondial de longue période baisse (d'environ 1/2 point), le phénomène étant partiellement masqué par le rattrapage des économies libérées du joug communiste.

Le grossissement de la dette globale aboutit à des crises de plus en plus fréquentes et violentes. Le phénomène est d'abord nié : voir les observations absurdes du FMI à la fin des années 90. Les explosions successives en 2000-2002 et 2007-2010 ont fait litière de ces illusions.

Aujourd'hui le monde est gros Jean comme devant. Le recours à l'esprit de Keynes ne fonctionne toujours pas, puisqu'on a gardé les changes flottants et  les monnaies administratives non corrélées. Les taux de dépenses publiques et de prélèvements sont si hauts dans certains pays qu'il n'y a aucune chance qu'on puisse aller plus loin. C'est pour cela que l'appel à un retour durable de l'Etat est un voeu pieux. Quand vous dépensez 55% du PIB, dont 10% en permanence en empruntant, vous ne pouvez pas aller plus loin et vous êtes même obligés de rétropédaler.

L'effondrement financier du système des monnaies administratives en régime de change flottant est irrémédiable.  Le dollar et les principales monnaies ont perdu 98% de la valeur en or depuis l'instauration du système. Les banques centrales sont gorgées de "collatéraux non conventionnels" c'est à dire de cochonnerie. Les Etats sont en faillite.

Croire une seule seconde que tout va se remettre en place sans rien faire d'autre que de "réguler" la finance par des règles prudentielles est une incroyable bévue. Croire une seule seconde que l'état va pourvoir de façon keynésienne à une insuffisance de demande globale est ne rien comprendre aux quarante ans d'histoires économiques qui viennent de se dérouler.

On peut donc facilement répondre à la question : qui a tué Keynes ? Les changes flottants, l'hégémonie du dollar  et  l'appétit sans frein de certains états pour la dépenses publique.

L'unique question est de déterminer s'il faut ou non revenir à des changes unifiés et défendus de façon concertée par les Etats, l'émission de monnaie globale étant rattachée à quelque chose de plus ou moins fixe,  à l'abri desquels les Etats peuvent maintenir le plein emploi.  Nous avons expliqué mille fois ici pourquoi nous étions pour cette solution. Dans un système d'échanges mondialisés, celui qui reçoit de la monnaie doit savoir ce qu'il reçoit. Pour que la boucle des échanges réels puissent se fermer. Au final les produits s'échangent contre des produits, du travail contre du travail.

On notera que cette question fondamentale n'est traitée nulle part. Les changes flottants sont un sujet totalement tabou. Il est vrai que les Etats Unis ne veulent pas perdre le bénéfice à court terme ou apparent d'une monnaie de réserve, malgré la preuve actuelle de ses inconvénients. Les Chinois se moquent de leur population et peuvent bien troquer du travail serf contre de la monnaie dévaluée si cela leur permet d'imposer certains de leurs objectifs nationaux socialistes. L'Europe a créé une monnaie unique mais sans gouvernement unique pour la gérer. On ne gère pas une monnaie par un traité. La situation est donc totalement bloquée. Les boeufs piétinent allégrement la charrue qu'on leur a mis sous le nez.

Nous sommes donc dans un contexte de trouble idéologique proche de celui où était le monde en 1932. Une conjonction bloque les mesures qui s'imposeraient. Résultats : les solutions proposées sont dérisoires ; la crise dure ; les querelles s'aiguisent.

Keynes est mort. Il faut sans doute ressusciter une partie fondamentale de son message : le plein emploi seul compte et la défense déflationniste par chaque état livré à lui même  et aux caprices de sa monnaie flottante, alors qu'il dépense une part  démesurément grande des ressources de son pays est une voie sans issue. Mais ne voir dans le message de Keynes que la gestion d'un surcroît de dépense publique est aujourd'hui absurde et à côté de la plaque. C'est sur la partie organisation générale du système monétaire international qu'il faut se pencher. La proposition keynésienne du Bancor est toujours une excellente base de discussion, même si elle doit aujourd'hui être améliorée en fonction des leçons récentes de l'histoire économique.

Didier Dufau pour le Cercle des économistes e-toile.



ISF-Bouclier fiscal : une double erreur qui ne doit pas perdurer.


L'ISF est né avec un bouclier fiscal à 70%. Les socialistes s'amusent lorsqu'ils condamnent le bouclier fiscal. Le bouclier fiscal socialiste a été supprimé par...Alain Juppé, après avoir expliqué que l'ISF était une excellente mesure que la droite aurait du imaginer et mettre en œuvre elle même bien avant ! La droite s'amuse lorsqu'elle prétend avoir rétabli un peu de raison sur ce sujet controversé.

Le débat sur les méfaits de l'ISF a été fait mille fois. N'y revenons pas. Attachons nous un peu à la question du bouclier.

Notons d'abord que le bouclier est une passoire. En matière de prélèvements les éléments qui sont pris en compte dans le bouclier fiscal  sont très minoritaires : environ 1/3. C'est comme la ligne Maginot qui ne protégeait qu'un tiers de la frontière nord !  Ce qui veut dire que si l'on prend l'ensemble des prélèvements,  parler d'un plafond à 50% est une escroquerie. Comment calculer ce beaucoup plus ? Très difficilement puisqu'il va dépendre de la structure du patrimoine et des revenus. Sans aucun bouclier fiscal, le prélèvement global (tous prélèvements confondus) pouvait avec l'ISF dépasser allègrement les 100%.  Des milliers de résidents avaient ainsi la joie de donner tout son revenu annuel à l'Etat et de vendre progressivement son bien pour le satisfaire, au milieu des commentaires haineux sur la légèreté de l'ISF et la mauvaise volonté manifeste de privilégiés qui se plaignaient sans honte. 

On peut estimer à près de 20 000 les Français qui ont quitté la France pour échapper aux effets confiscatoires de l'ISF dans la contexte du surimposition générale en France, qui est devenu un leader mondial du prélèvement. Ce n'était pas les moins entreprenants. Certains sont revenus après avoir caché une partie de leurs avoirs et assuré une transmission sans impôt de leurs biens à leurs descendance. Mais la majorité est restée au loin. On s'étonne, ou plutôt on feint de d'étonner qu'ils ne soient pas revenus après l'instauration d'un bouclier à 50%. Quelle hypocrisie ! Pourquoi voulez vous qu'ils reviennent dans un pays qui chante Vive l'impôt en permanence dans le chœur réuni de la droite et de la gauche, maintient des niveaux de prélèvements ahurissants et stérilisants, et ne parle que d'augmenter les impôts des riches. Croit-on qu'ils n'ont pas vu M. Delanoe augmenter de près de 50% l'impôt sur l'immobilier parisien, un chiffre dément, au milieu des applaudissements, après qu'il eût affirmé "et je ne m'excuse pas" ?  Croit-on qu'ils n'ont pas entendu les vaticinations d'Eric Woerth et ses menaces contre ceux qui ont de l'argent "à gauche" ?    

Le bouclier de l'énarque Villepin n'a pas plus convaincu que le bouclier de l'énarque Rocard. La mesurette démagogique de l'avocat conciliateur Sarkozy  n'a eu pour effet que d'exciter et la gauche, rapide à expliquer que plus jamais l'impôt des riches n'augmenterait (quelle horreur !)  et la droite, qui a bien vu qu'il ne s'agissait que de rendre l'affaire pérenne au prix d'une pirouette électoraliste.

En vérité l'ISF et le bouclier fiscal doivent disparaître en même temps, pour être remplacés par un surtaxation  temporaire basée sur les hauts revenus, les bénéfices des stocks options des grandes entreprises, les retraites chapeau démesurées, les golden hello et parachute, les bonus, les très hauts revenus etc.  Compte tenu de la situation des dépenses publiques la conversion d'assiette se ferait euro pour euro. L'Etat n'y perdrait pas un centime. Les assujettis seraient d'accord (quand on a l'argent en main et en liquide on est prêt à payer).

Nous avons de tout temps proposé que cette mesure de bon sens et d'équité soit accompagnée d'une large amnistie pour les capitaux rapatriés de l'étranger, avec un impôt sur le capital rapatrié de par exemple 10% (environ 10 ans d'ISF).  Elle serait d'autant plus réussie que les deux grands partis de gouvernement assureraient qu'ils n'ont aucune intention de rétablir l'ancienne assiette. Les propos de MM. Walls et Peillon, rejoignant celles de M. Méhaignerie et de mille autres dans la majorité de droite,  vont heureusement dans ce sens.  On pourrait de ce fait ramener dans les caisses tragiquement vide de l'état un nombre conséquent de milliards d'Euros.

Au total ces mesures ne feraient que des gagnants et seraient parfaitement bien accueillis par l'opinion. Les riches auraient payé plus en cette période difficile, mais auraient la garantie d'une certaine sérénité fiscale et de ne pas se voir confisquer leur avoir. L'Etat aurait récupéré des milliards. L'investissement serait incité et avec lui l'emploi, donc les revenus des travailleurs.

La paralysie purement politicienne qui frappe les partis sur le sujet depuis que Chirac a perdu les élections peu après avoir supprimé la première imposition sur la fortune doit s'évaporer devant les nécessités nationales.

Le moment est on ne peut plus favorable.

Un peu de courage, M. Sarkozy et Mme Aubry.

Didier Dufau, pour le Cercle des économistes e-toile.

Le retour des politiques de déflation

Il est tout de même troublant de voir revenir la déflation comme moyen de gestion normale des récessions.

Au XIXème siècle, la monnaie était principalement métallique. L'argent et l'or étaient les références monétaires. A partir de 1873, l'étalon-or fut le système de référence. Dans ces conditions il était impossible de manipuler les changes. Les « points d'or » qui se déclenchaient en cas de déséquilibre lourd des balances de paiements entraînaient des sorties d'or et une restriction de crédit qui freinait l'activité.

Les crises financières qui étaient déjà régulières (tous les huit à dix ans) étaient vécues comme des moments de purge nécessaires. Le PIB (qui n'était pas calculé à cette époque) reculait fortement, souvent entre 20 et 30% (d'après les estimations les plus vraisemblables). Les docteurs Purgon s'en donnaient à cœur joie. Les plus faibles tombaient dans la misère et les révoltes éclataient, voire les révolutions. Dans des économies principalement agricoles, on parlait de crise de surproduction dont la résorption passait par des baisses de prix, de salaires et des restrictions malthusiennes. Jusqu'à ce que les prix remontent et entraînent à nouveau une phase d'expansion et d'investissements.

Ce système a volé en éclat en 1929 avec l'orthodoxie mentale qui l'accompagnait. L'or ne jouait plus de rôle majeur (il s'était concentré aux Etats-Unis et les autres états en manquaient). Partout le billet de banque et les dépôts bancaires l'avaient emporté sur la monnaie métallique. La crise de 1929 s'est produite dans un système tout à fait nouveau et mal maitrisé de gold exchange standard qui permettait déjà des doubles pyramides de crédits.

Ce système avait donné une ampleur toute nouvelle à la crise périodique de crédit. Les structures industrielles et agricoles s'étaient concentrées, ne permettant plus des ajustements faciles par les prix. Les mentalités étaient en retard sur les faits.

La gestion de la crise par la déflation fut partout un terrible échec entraînant des conséquences sociales et politiques qui à leur tour eurent leurs effets délétères.

Influencée par Keynes une nouvelle orthodoxie se mit en place qui renonçait aux déflations et tentait de mettre en place une organisation internationale ordonnée avec des changes fixes mais ajustables et une institution, le FMI, qui avait pour but d'éviter que des guerres de changes se mettent en place au détriment de la communauté. Chaque pays « ne devait pas faire plus de bêtises que les autres » et en cas de dérapages, le soutien du FMI devait éviter une chute verticale mais au prix d'un retour dans les rails de la politique économique du pays concerné.

Ce système a explosé en 1971 avec la promotion des changes variables et la création de monnaies purement administratives dont la responsabilité était confiée à des banques centrales « indépendantes ».

Premier résultat : les monnaies ont perdu en moyenne 98% de leur valeur en or bien que l'or fut démonétisé.

Second résultat : les déséquilibres sont devenus gigantesques (voir les déficits cumulés des Etats unis et les excédents cumulés de la Chine et du japon).

Troisième résultat : les crises décennales sont devenues de plus en plus dures en même temps que le taux de croissance de longue période était ralenti : adieu les trente glorieuses !

Quatrième résultat : la variabilité généralisée a entraîné le développement d'une économie casino et l'apparition de produits complexes de moins en moins maîtrisés.

Cinquième résultat : le mécanisme de la double pyramide de crédits s'est amplifié entraînant la hausse de la dette partout jusqu'à un niveau intolérable qui ne pouvait se régler que par une crise d'envergure, comme en 1929. Et qui a éclaté en 2008.

Les états ne pouvaient avoir recours qu'à deux politiques :

- Continuer dans le keynésianisme. On eut la stagflation. Exit Keynes.

- Laisser filer la monnaie avec des crises de changes successives et des risques d'exclusion du système d'échange mondial.

Cette politique ne pouvait être menée que par les Etats-Unis.

- Fixer sa monnaie sur le dollar à un taux favorable et se laisser porter.

La Chine avec ses réserves d'hommes pauvres et disponibles pour un bol de riz a pu s'en sortir.

L'Argentine et son « currency board » explosera début 2000.

L'Europe a tenté une unification monétaire évitant les risques de spéculation sur le cours des monnaies de ses membres. Mais sans « peg » sur le dollar. Il lui a fallu mener une politique de compétitivité salariale sur un fond de très faible croissance. Sous le parapluie de l'Euro les pays du Sud (France, Grèce, Portugal), ont conduit des politiques laxistes, en même temps que les capitaux à court terme s'investissaient en masse dans les pays émergents (Irlande, pays baltes, Espagne) sur une base purement spéculative. Le RU faisait lui le pari du « tout finance » et du « tout spéculation ».

L'explosion financière a eu les conséquences qu'on pouvait envisager.

Les capitaux à court terme ont fui l'Europe de l'est , l'Irlande , l'Espagne ; les pays à bulles immobilières ont été ruinés. Et on a vu que malgré l'unification monétaire, la spéculation s'attaquait aux pays par le biais des taux d'intérêt et des « spreads » faute de pouvoir le faire sur les taux de devises.

En dehors des Etats unis et de la Chine le système monétaire international ne laisse plus aux autres comme alternative soit une politique de déflation lente de compétitivité par les salaires et la technologie soit une politique de déflation violente lorsqu'on s'est laissé glisser trop longtemps.

La déflation est redevenue le mode de gestion de crise. Ce qu'avaient montré la crise de 29, c'est qu'elle était socialement inacceptable et finissait dans des extrémités encore pires que le mal. L'affaire Argentine a confirmé le fait. On peut craindre que cette impatience sociale se manifeste à nouveau avec des conséquences destructrices.

La déflation peut marcher. Mais c'est si douloureux que l'on peut considérer que ce remède de cheval est d'un maniement extrêmement dangereux.

Il vaudrait mieux réformer le système global et enfin constituer le système qui aurait du être mis en place à Bretton-Woods si les Etats unis n'avaient pas été un géant au milieu de "nains" ruinés.

Un Bretton- Woods paritaire, avec une monnaie mondiale de réserve de type Mondio, est  la bonne solution. Espérons qu'il ne faudra pas dix ans de soubresauts pour qu'on s'en aperçoive.

Depuis 2007 et le blocage du système monétaire et du marché interbancaire, on a déjà perdu trois ans. Et on n'en sort pas.

La confusion s'installe

La confusion s'installe

La confusion est le compagnon de l'inquiétude. Les deux s'installent en même temps. Résultats : les faits les plus simples sont ignorés et les discussions se perdent en diatribes inutiles.

* La confusion de l'opinion.

Elle était visible comme le nez au milieu de la figure lors du débat stérile chez Arlette Chabot sur A2.

Qui est en crise ? Depuis quand est-on en crise ?

Ces deux questions firent débat bien inutilement, faute une fois de plus de ne rien comprendre à la notion de cycles. Il y a un cycle de 8-10 ans.  On a donc une succession de crises et de périodes moins difficiles. Les points bas des récessions récentes : 74, 83,93,2001,2009. Chaque phase de récession a sa séquence : bourse et banque sous tension ; puis activité générale en berne -déficits extérieurs ; déficits publics-chômage-faillites ... La crise part toujours des Etats Unis et se répand dans le monde en 2-3 ans. Dans chaque zone atteinte successivement, Il faut près de trois ans pour que le scénario se déroule. Le chômage baisse en dernier et la reprise de l'emploi est en général ignorée puis niée puis minimisée avant d'être finalement reconnue...juste avant le début de la récession suivante.  Si tous les participants avaient eu ce schéma répétitif en tête le débat aurait pu progresser au lieu de s'enliser.  

Il est clair que l'année 2010 va être celle où beaucoup d'entreprises vont craquer au moment où l'Etat n'a plus les moyens de les sauver compte tenu des déficits accumulés. Les résultats apparaîtront en 2011. Au moment où la question d'un sauvetage des finances publiques sera  au plus chaud.  En 96, trois ans après le pic de la récession de 93, Alain Juppé avait assommé le pays par un coup de massue fiscal inouï...et avait cassé la reprise qui se dessinait. On recommence ? Le calendrier électoral ne s'y prête pas. Les élections présidentielles éviteront ce scénario, sauf si évidemment un épisode à la grec précipitait les évènements. En revanche, gare à la préparation du budget 2013 !

Il aurait pu être intéressant aussi de souligner que depuis 1974, la solution choisie par la France aura été "le tout Etat" et le privilège donné à la dépense publique. Tout le monde constate que nous sommes arrivés déjà endettés au stade où il a fallu laisser se creuser tous les déficits. Personne n'a voulu donner les chiffres ni préciser les processus (nous l'avons fait ici dans une dizaine d'articles). Quelques mots  auraient  été bienvenus sur le désastre qu'aura été "l'énarchie compassionnelle" de droite et de gauche et la tendance bien pensante répandue dans le peuple que par l'impôt et la dépense, en ne faisant aucune réforme douloureuse, chacun pourrait s'y retrouver. Nous nous sommes fourrés dans le piège avec une constance admirable. De vrais Grecs, en moins imaginatifs.

* La confusion politique française autour de  la "rupture"

L'impression de fausse rupture avec un passé de laxisme et de facilités est tout aussi clairement à la base de l'énorme abstention constatée aux dernières élections régionales et la cause du désamour cinglant qui frappe le Président de la République. Lors de la campagne de 2006 nous avons écrit moult articles sur le forum du Monde pour avertir N. Sarkozy de ne pas faire le Matamore en affirmant qu'il allait faire reprendre à la France le chemin de la croissance ultra rapide. Nous avons même multiplié les courriers aux différents instances de l'UMP ! Avec toujours le même thème : vous allez avoir à affronter une crise très dure en milieu de mandat alors que la France est très mal préparée à la subir.  Annoncez plutôt du sang et des larmes !

D'accord les corbeilles à papier ne sont pas faites pour les chiens, mais tout de même, les faits évoqués et les arguments étaient si forts, qu'il est déraisonnable que personne n'ait pris le temps de lancer l'alerte. Ou révélateur.

Du coup toutes les mesures du début du quinquennat ont été à côté de la plaque, en même temps que Nicolas Sarkozy révélait son vrai tempérament : non pas un coureur de fond (au sens fond des choses) mais un homme politique n'ayant qu'une boussole électorale à la main et faisant des sprints successifs sous des banderoles politiquement correctes. En vue de l'élection de 2012 il fallait montrer qu'on n'avait pas créé un "état Ump" et qu'on était "socialo compatible", contrant à la fois le PS et Bayrou : voilà l'ouverture à des personnalités socialistes.  En vue de satisfaire la tentation écologique bien pensante, il fallait le Grenelle de l'environnement, une hyper présence à Copenhague et... la Taxe Carbone.  En vue de se couvrir de l'accusation toujours proche pour un élu de droite d'indifférence aux pauvres il fallait Martin Hirsh et... le RSA, au prix d'être renégat sur la promesse de ne pas créer de nouvel impôt majeur.

En même temps on multipliait les taxes (depuis la chute de Jospin, on doit être à la quarante cinquième taxes "de droite"!). Et on laissait s'en profiler d'autres. Indépendamment de la taxe Carbone, flottaient dans l'air la taxation des transactions financières et la taxation des banques, tout en criant qu'on n'augmenterait jamais les impôts.

On avait la lâcheté de ne pas mettre fin à l'ISF, impôt absurde et destructeur (que même les économistes de gauche qui pontifient dans les medias avaient renoncé à défendre) et la stupidité politique de laisser croire que les riches ne seraient plus jamais solidaires en cas de besoin grâce au bouclier fiscal. Au lieu de la grande réforme d'apaisement fiscal qui aurait vu la fin de l'ISF comme on le connait (son assiette aurait été transférée sur les très hauts revenus, les stocks options et un certain nombre de dispositifs choquants comme les retraites chapeau et autres golden hello ou parachutes), une large amnistie permettant de faire revenir des dizaines de milliards d'euros de l'étranger tout en renflouant les caisses de l'état, on a vu Eric Woerth jouer les épouvantails et les grands moralisateurs (ici encore pour complaire à la sondagite de Nicolas Sarkozy et son goût pour le politiquement correct populiste).  Puisqu'on parle d'Eric Woerth notons que lors du débat chez Arlette Chabot il a eu une défense pitoyable du bouclier fiscal. Il n'a même pas osé dire que les éléments d'imposition pris dans le fameux bouclier ne représentent que le tiers des prélèvements obligatoires (les deux grosses parts sont les charges patronales et la TVA à la quelle il faut ajouter toutes les taxes). Ce qui fait qu'un "riche", selon la structure de son activité va payer entre 80 et 90% d'impôts. Ce qu'a fait le bouclier c'est simplement d'éviter que l'ISF ne fasse passer le taux d'imposition de dizaines de milliers de Français au dessus de 100%, taux qu'on peut juger légitimement comme "anti républicain". Seulement, s'il avouait cela, E. Woerth perdait toute crédibilité à droite, enfin ce qu'il en reste.    

En même temps on lançait mille réformettes n'allant jamais au fond des choses et dont beaucoup suspectent qu'elles ont finalement coûté plus cher que les gains obtenus. L'effet d'affichage a semblé toujours l'emporter sur la réalité concrète. On n'a pas voulu affronter les syndicats, comme du temps de Chirac. Sur les retraites, la prise en compte de la "pénibilité", ce concept totalement infondé, leur annonçait qu'on ferait semblant de réformer mais que des arrangements seraient possibles pour les noyaux durs de la clientèle syndicale.

La confusion était entretenu par les contradictions entre mots et faits :

- Plus de sécurité ? Mais moins de fonctionnaires de police et aucun abandon des 35 heures qui a vidé les commissariats. Et une hausse des violences urbaines.

- Priorité à l'éducation ? Non seulement moins de professeurs mais aucun réel changement lourd assurant la reprise en main du bateau ivre. Le symbole : le maintien d'un système démagogique qui conserve dans la scolarité classique des gamins qui ne savent ni lire et écrire au nom d'un égalitarisme de façade.

- Priorité à la santé ? Mais on n'a pas supprimé les 35 heures dans les hôpitaux. On a préféré un bureaucratie de type soviétique à des formules plus souples. Le symbole : la grippe A  où une ministre censément de droite décrète le Gosplan, met en place une usine à gaz et lance des dépenses pharaoniques, bloquant mille projets utiles, indispose l'ensemble de la communauté médicale, pour quasiment rien. Ici encore la volonté de N. Sarkozy, l'oeil rivé aux sondages, de coller à l'opinion publique, et de montrer sa complaisance aux idées politiquement correctes, a détourné le gouvernement d'agir raisonnablement.

Dans la pratique tous les services majeurs de l'Etat sont en aussi mauvais état qu'avant. La Justice est toujours effondrée, noyée sous une délinquance traditionnelle si massive qu'elle déborde les moyens de répression,  mais aussi par la multiplication des nouveaux délits pénaux dits "de société".  Dirigée par des fonctionnaires de la filière juridique qui n'ont exactement aucune notion de gestion et qui sont totalement incapables de maîtriser les processus informatiques et logistiques, la justice c'est le Haïti de notre Administration bien aimée.  Nous laissons au lecteur le soin de compléter la liste.

- la rupture s'est réduit à l'illusion de la RGPP, gratouillette à dépenses publiques là où il fallait sortir la charrue pour déraciner toutes les sources de dépenses inutiles  et surtout boucher tous les trous en dessous de la ligne de flottaison. Pendant qu'on enlevait les mauvaises herbes au sécateur, on n'a pas vu que tout le terrain glissait.  Le jardinier est désormais assis, son sécateur à la main, dans la gadoue en contrebas.  

- Un autre symbole aurait été une vraie réforme de la SNCF. On sait qu'il est impossible de faire fonctionner cette société avec le statut actuel des cheminots et dans le sureffectif perpétuel. Nous avons déjà raconté ici que dès 1970 le fret SNCF était considéré comme "perdu" et irréformable. Depuis quarante ans on fait semblant de le réformer. A chaque fois on déverse des milliards en essayant de les associer avec des thèmes à la mode (le dernier mot clé était "ferroutage"). Résultats : la perte cumulée de 2008 et 2009 pour le fret égale le chiffre d'affaire !  Où est la rupture ? Où est la raison ? Dans un pacte secret entre le Prédisent et les leaders syndicalistes sur autre chose, par exemple la réforme des retraites ? On disait bien que de Gaulle, l'épée, et Pétain, le bouclier, était secrètement d'accord...Pendant ce temps là, la Deutsche Bahn, frappée tout aussi durement par la crise, n'annonçait pas de pertes ; juste une baisse de ses bénéfices.

La vérité qui tout à coup est apparue en plein jour est que Nicolas Sarkozy était dans le calcul et la manœuvre de l'opinion, pas dans les réformes dures qui font mal mais redressent durablement un pays qui s'est laissé glissé. N'est pas Thatcher ou Reagan qui veut.  Si on ajoute que le "matamore" s'est révélé aussi un parfait "m'as-tu-vu" (je reprends ici des mots entendus dans les médias), au moins selon les critères de son électorat de base, on peut difficilement être surpris par l'incroyable et historique abstention qui a gâché les élections régionales.  

La difficulté pour N. Sarkozy est qu'il peut difficilement revêtir maintenant le costume de Churchill ou le tailleur de Thatcher. Avec son style faubourien il ne peut pas non plus être de Gaulle, même en s'agitant sur le front extérieur, censé doter de la stature à ceux qui n'en ont pas spontanément.  Sarkozy il est et il restera.

Notre conseil : oublier les aspects "images" et "sondages" pour se concentrer, avec vérité et efficacité,  sur les chantiers essentiels sans plus se préoccuper de l'élection de 2012.

Il est encore temps d'être utile au pays.



L'Ipad va-t-il changer le monde ?

Il est rarissime que nous traitions sur ce blog des questions qui relèvent de la micro économie et des productions commerciales. Néanmoins l'énorme campagne publicitaire qui est en cours au tour de l'Ipad, la tablette de la société Apple, l'hypertrophie des qualificatifs qui entourent sa sortie et la prétention affichée par ses évangélistes que l'appareil va changer le monde méritent quelques commentaires.

Il se trouve que nous avons été confronté dans notre vie professionnelle depuis le début des années 80 à la série interrompue des innovations informatiques qui devaient stupéfier le monde et que nous avons vu tous les projets de tablettes...tourner au fiasco général.

La question qui est posée : pourquoi l'Ipad serait-il différent et en quoi ses chances sont-elles réelles ?

le fond de l'affaire est aussi vieux que l'informatique : comment peut-on dialoguer avec la machine sans passer par le clavier ?  Dès le début des années 70 et de l'informatique "en temps réel" avec écran et clavier, la question se pose. Les salariés équipés ne veulent pas "être des secrétaires". Sauf les dactylos spécialisées, personne ne sait taper à la machine. On verra même de grands groupes inventer une prime spéciale pour encourager  les employés et les cadres à utiliser leur clavier. Lors que l'on passe à l'informatique grand public à la fin des années 70 et surtout au début des années 80 avec le lancement du PC, la question est reposée avec insistance.  

On règlera partiellement la question avec les interfaces graphiques ( le Mac puis Windows) mais on rêve d'autre chose. La conduite vocale de l'ordinateur est mythifiée mais ne réussira jamais. Arrive alors les ordinateurs transportables puis portables avec leur caractère nomade. On les appelle Laptop aux Etats Unis parce qu'en effet on ne peut pas les utiliser à deux mains comme un livre : il faut les poser sur les genoux ou sur une table. Déjà on commence à évoquer la possibilité de supprimer le clavier. Les premières "tablettes" informatiques apparaissent à la fin des années 80 (nous avons commercialisé une "plate" de Convergent technologies à cette époque) et l'idée est constamment reprise  dans les années 90. Les "flops" se succèdent.  

La technologie "touchscreen" redonne du tonus à l'idée, en même temps que le succès des petits appareils genre Palm Pilot anime une nouvelle voie de faire de l'informatique personnelle. Les voies convergent avec l'arrivée du téléphone portable. Il devient terminal internet en même temps que téléphone. Il passe au  graphique, utilise les technologies "touchscreen". L'i-pod d'Apple fait époque.

Mais l'écran du téléphone portable est petit. La consultation de page WEB, de photos ou de film n'est pas confortable. La lecture de livres impossible.

Simultanément un autre grand succès transforme le marché des ordinateurs : le petit ordinateur portable ultra léger.  Il permet de faire l'essentiel : naviguer sur le Web, gérer ses sites de communications personnelles (Face book, Twitter, Messagerie), stocker images et musiques. D'ores et déjà les promoteurs de concepts  ont imaginé qu'il s'agirait d' un e-book : un dispositif permettant de lire des livres de façon interactive. Mais ce n'est pas l'emploi qu'en feront les utilisateurs.

Avec l'i-pad l'idée renait que la fusion entre la filière informatique (devenue légère et court vêtue)  et la filière téléphonique (devenue lourdement informatique) va permettre enfin le développement d'un outil révolutionnaire qui va "engendre un nouveau monde".  

En fait l'Ipad est un ultraportable sans clavier, donc qui peut se tenir comme un livre.

Assis dans un fauteuil ou demi couché dans son lit, on pourra alors utiliser son appareil comme un livre sans avoir à le poser l'appareil sur les genoux. Conduite au doigt (et peut être plus tard à l'oeil), la machine permettra confortablement de faire tout ce qu'on veut sauf écrire facilement et rapidement ...avec ses doigts.

Comme toujours en matière d'ordinateur, on cherche ce que sera la "killer app" qui lancera la machine, c'est à dire le programme qui par ses spécificités engendrera des emplois inédits clairement appréciés par les consommateurs  et qui imposera l'achat du nouveau matériel. C'est rarement celui qu'on a prévu au départ qui s'impose. Quelle sera donc la "killer app" ? Les évangélistes ressortent tout l'argumentaire des machines qui ont connu l'échec précédemment. Les argumentaires sont déjà disponibles et ne demandent que de faibles retouches.

L'Ipad sera le domaine nouveau et exclusif de la lecture intelligente des livres électroniques. Le livre électronique est une merveille : il ne coûte pas cher. Il contient des liens qui permettent des approfondissements faciles. Il est multimédia. On peut inclure non seulement des photos comme dans un livre papier mais aussi des vidéos. Il devient donc confortable d'utiliser un instrument de détente et de savoir d'une richesse inégalable pour un prix très raisonnable. L'Ipad serait une super liseuse. Les humoristes dans des conversations privées évoquent l'avantage de l'Ipad pour l'emploi numéro 1  d'Internet, la consultation enfin confortable de vidéos légères. Les chemins de la culture sont impénétrables...

L'Ipad pourrait aussi être un support privilégié de la "réalité augmentée". On connait le principe : vous passez devant un tableau, un monument, une boutique et aussitôt votre machine vous livre le "push" (l'information complémentaire qui a été rendue disponible à cet endroit). La marche à pied dans un musée ou dans la rue ou au marché pour peu qu'on ait branché son Ipad et mis ses oreillettes deviendra aussitôt une source d'informations locales merveilleusement ciblées.  Les plus grisés imaginent les applications les plus étonnantes : à l'église vous auriez immédiatement le dernier sermon prononcé, en plus de l'histoire du lieu ; devant la boulangerie la voie suave de votre conjoint vous rappellerait qu'il faut acheter le pain. A la gare l'application SNCF de billetterie serait aussitôt disponible, évitant la queue aux bornes.    Les plus cyniques envisagent la généralisation de la publicité non sollicitée. Le panneau publicitaire traditionnel serait remplacé par des bornes de "push".  Vous passez devant la borne et "Dim Dim Dim" ou "on se lève tous pour ..." ou "Du Bo, Du Bon Dubonnet".

L'ennui pour l'Ipad est que la réalité augmentée est aussi vue comme la "Killer app" des nouveaux téléphones terminaux, tout de même plus facile à mettre dans sa poche qu'un Ipad.

Pour assure le succès de l'Ipad il ne faut pas qu'une Killer App. Le succès de l'Ipod a montré qu'il fallait des centaines d'applications plus saugrenues les unes que les autres. On a donc fait en sorte que les applications de l'Ipod soient transportées sur Ipad.  Et on cherche à monter des ligues avec des émetteurs d'informations.  L'avenir de la presse passerait donc par l'Ipad. Le kiosquier disparaîtrait au profit du journal électronique facile à consulter sur sa tablette avec tous les effets multimédias possibles, l'instantanéité  des mises à jours etc.  Les éditeurs se demandent s'ils ne vont pas se faire encore plumer par les fournisseurs de tuyaux et de pommes d'arrosage... Ils ont quelques raisons de s'inquiéter.

La difficulté, c'est que tout cela sera disponible sur le téléphone mais aussi sur l'ultraportable.

Alors révolution globale permettant le saut souvent imaginé mais jamais réalisé  vers une information individualisée, nomade, communicantes, multimédia,  électronique, riche,    reléguant le papier et le livre  au rang des accessoires ? Ou produit de niche apportant dans certains cas un plus pour certains utilisateurs et certaines utilisations (ce qui serait un "bide" pour les promoteurs de l'Ipad) ?

L'histoire le dira. Nous, nous avons l'impression que le marketing est un peu en avance sur le produit.

A suivre !

Les monnaies et les changes, ce serait important après tout !

Alors que 30 mois se sont écoulés depuis le blocage du marché interbancaire, en juillet 2007, et 18 mois depuis la chute de Lehman-Brothers, nous sommes dans cette période trouble où des éléments de reprise existent mais où l'image globale est celle de la stagnation et l'inquiétude. On voit bien que les Etats sont au bout des solutions faciles, celles qui consistent à lâcher les déficits publics et la création de monnaie par les banques centrales. Le chômage continue à croitre. Les faillites s'annoncent, masquées seulement par les créations d'entreprises individuelles plus ou moins artificielles.  

L'absence de vraie reprise du coup stimule les réflexions. Et on commence à poser les vraies questions qui auraient du l'être dès le départ et auxquelles on s'était bien décidé de ne rien dire.  

Un bon point : on ne parle plus des subprimes. Comme nous l'avons toujours dit la faillite des prêts subprimes est un élément du décor, pas une cause. On voit bien aujourd'hui que la sortie de la crise mondiale ne passe en aucun cas par la résolution des problèmes associés aux subprimes. Les subprimes étaient un symptôme pas la cause de la maladie. Curer le marché des prêts hypothécaires américains n'a pas fait avancer d'un pas la solution de la crise mondiale.

Si on ose le dire de cette façon : l'hypothèque que faisait peser les subprimes sur la compréhension de la crise est levée !  Ce n'est pas trop tôt. On peut  aborder maintenant les vraies questions et les vraies solutions.

Un premier constat est l'évanouissement de la crédibilité du modèle implicite sur lequel l'économie mondiale est bâtie.  Après le détachement du dollar de l'or, et une phase d'une dizaine d'années de chaos, l'idée s'est répandue, basée, pour simplifier, sur les bribes d'analyses de Milton Friedman, selon laquelle l'économie mondiale bénéficierait d'un abaissement concerté important des barrières douanières (libre échange intégral), de la convertibilité générale des monnaies, de la liberté totale des mouvements de capitaux, à court comme à long terme, du développement des instruments financiers spéculatifs permettant d'assurer "la liquidité" des marchés, et d'une création de monnaie de base totalement administrative assurée par des banques centrales le mieux possible isolées des gouvernements et dont l'objectif serait de limiter l'inflation.

Ce système devait apporter la conciliation nécessaire entre impéritie des états (dressés par les marchés financiers en cas de dérapage) et nécessité d'une bonne gestion durable, égalisation des taux d'intérêt à travers le monde, diminution du besoin de réserves de changes, stabilisation des cours des devises, si chaque pays faisait un minimum attention, optimisation de l'allocation des ressources, croissance maximum et plein emploi.
 
Ce modèle d'organisation n'était en rien fondé sur une modélisation généralement admise par la théorie économique. Il s'est imposé de facto après que les Etats Unis ait cessé de rattacher sa monnaie à l'or. La justification psychologique (plus que technique) est venue après : on a fait semblant de croire que cela avait du sens. D'autant plus que beaucoup de gens y trouvaient leur intérêt, notamment un secteur financier totalement libéré qui considérait, à juste titre, que ce désordre consensuel lui offrait des gains illimités, pourvu qu'on libère la finance de toute contrainte.

Ce système n'a jamais marché. Jamais ! L'évidence en était acquise dès la crise de 93.  Elle a été confirmée par la crise de 98 puis la récession de 2001. La crise actuelle n'en est que l'aboutissement logique. Les changes flottants, comme le socialisme, cela ne marche pas. Pas du tout. Ils ont fait passer le monde des trente glorieuses à une croissance mondiale lente et déséquilibrée. Ils ont aggravés le cycle. Ils ont désarmés les Etats, chargés de jouer les nounous auprès des victimes et de renflouer périodiquement les joueurs du grand casino financier. Jusqu'au jour où ils ne pourraient plus y parvenir. On y est.

Alors çà y est ? Les changes flottants sont en ligne de mire et avec eux  toute l'idéologie de pacotille et les institutions branlantes  qui les accompagnent ?

Vous n'y êtes pas. Vous ne trouverez pas la moindre critique des changes flottants nulle part dans la presse ou dans la littérature économique spécialisée. Le tabou est trop grand. Remettre en cause l'ensemble du pseudo système qui veut que les changes n'ont pas d'importance pourvu que les prix soient stables dans chaque zone monétaire surveillée par une banque centrale autonome et qu'on laisse libre cours à tous les mouvements financiers est aujourd'hui encore IMPOSSIBLE.

Mais l'eau passe partout par les digues effondrées et il faut bien réagir. Le déni de réalité ne peut pas être total. Alors les problèmes de changes passent de plus en plus au premier plan.

L'économiste américain Krugman, le moins mérité et le plus récent des "Nobel" d'économie, signe dans le NYT un article ahurissant qui demande une taxe de compensation de dumping monétaire de 25% contre la Chine. Soucieux de complaire à son maître américain, DSK, le patron évanescent du FMI surenchérit.

La France met en cause l'Allemagne pour ses excédents commerciaux et sa politique de dumping salarial.

L'Allemagne remet en cause la gestion des pays du sud de l'Europe et envisage rien de moins que l'éviction de la zone monétaire des pays à déficit (la Grèce, le Portugal, l'Espagne...).

Le RU malgré une très grosse dévaluation ne s'en sort pas mais se voit contestée d'avoir engrangé un avantage de change indu.

La dévaluation du Won coréen lui a permis de sortir de la crise plus vite que les autres. Le Japon qui a subi à son corps défendant une hausse abusive du Yen n'est pas d'accord pour avaliser cette "agression".  

Bref, les changes, finalement, cela compte. L'idiotie qui considère qu'un droit de douane de 5% est un problème et une dévaluation monétaire de 20% un fait indifférent commence à être relevée partout.

L'occident ne veut plus voir son industrie disparaître du fait du mercantilisme de la Chine.  Partout l'idée fait son chemin que le commerce international qui a reculé pour la première fois depuis la guerre doit repartir sur des bases moins biaisées par les politiques de change des uns et des autres. Partout les Etats regimbent devant l'impuissance qui les tient si la banque centrale est entre les mains d'une administration indépendante  et les changes laissés à la libre circulation de capitaux à court terme.

Les pays qui ne peuvent pas dévaluer sont contraints à une déflation mortelle. Les pays qui ont profité du système pour accumuler des réserves de change sans les remettre dans le circuit économique se sentent menacer de perdre une grosse partie de la valeur de ces réserves. La peur est partout ; la suspicion est au plus haut. Les tensions inter-étatiques prennent de l'ampleur. Rappelons que c'est exactement le schéma de 1929 : les tensions sur les changes sont arrivées deux à trois ans après la crise boursière, et l'absence de toute idée de cohérence internationale a abouti à la grande dépression.

On voit bien la limite des prises de conscience actuelles :  faute d'avoir une vision globale, les critiques ne mènent nulle part sinon à des guerres ou des guéguerres économiques. Cette vision globale existe. Nous la développons depuis 20 ans avec une grande constance et sans jamais être désavoué par la réalité des évènements.

Article 1 : la cause des crises à répétition que nous connaissons est principalement monétaire et son moteur est le système de double pyramides de dettes décrit par J. Rueff permis par le rôle central du dollar dans un système de change flottant inepte.

Article 2 : les défauts du système permettent la création de bulles financières qui explosent régulièrement avec un coût démesuré sur les taux de croissance globaux.

Article 3 : la flottaison des changes n'a apporté aucun des avantages que ses promoteurs ont envisagés : les taux d'intérêt n'ont jamais été aussi éclatés ; les réserves de change ont augmenté ; les changes ne se sont pas stabilisés. Au contraire les effets de yoyos monétaires ont accentués la dimension "casino" de l'économie.

Article 4 : l'idée que des monnaies administratives non reliées entre elles par la volonté des gouvernements de contenir excédents et déficits puissent être la source d'une croissance équilibrée est fausse.

Article 5 :  la seule solution est la constitution d'un système de changes fixes et ajustables, façon Bretton Woods mais corrigeant les défauts majeurs du système de 1944.
    - La monnaie mondiale n'est plus le dollar mais le Mondio, fondé sur un panier de références comprenant l'or, le pétrole etc.
    - Les Etats Unis perdent leur statut extraordinaire et deviennent un pays comme les autres. Plus de droit de veto ; plus de passe droits.
    - Le FMI a réellement pour but d'éviter les excédents et les déficits extrêmes, même quand ils concernent des grands pays comme les Etats Unis ou la Chine ou le Japon ou l'Allemagne.
    - L'objectif central de l'économie dans chaque état et zone monétaire est le plein emploi.
    - La finance mondiale n'est pas libre. Les opérations à court terme peuvent être légitimement contrôlées. Le "short" sur les monnaies est interdit. Les fortunes faites sur la spéculation sur les monnaies sont confisquées et leurs bénéficiaires pénalement poursuivis.
    - Les mammouths financiers sont cassés. Le but de la finance est de financer l'économie pas d'obtenir des rémunérations spéculatives avec renflouement périodique par le contribuables.
    - Si un pays veut jouer avec sa monnaie pour obtenir des avantages industriels indus, des taxes de compensation monétaire automatiques joueront contre eux.
    - Les pays qui voudront gagner de l'argent en permettant d'échapper aux règles communes sont purement et simplement exclu des marchés internationaux de capitaux.

En un mot, tous les pays doivent jouer le jeu de la concurrence et du plein emploi. Mais dans un environnement stable et régulé où chaque intervenant partage la même philosophie. S'il s'en écarte, il est exclu en tout ou en partie du jeu international.

La difficulté de ce plan est sa faisabilité politique, non sa cohérence économique. Il faut profiter du désastre actuel pour faire constater que les idées contraires sont totalement inefficaces et ne mènent qu'à des guerres commerciales ou monétaires désastreuses.

Non le dollar ne peut plus être la monnaie du monde. Et alors ? Le privilège du dollar a-t-il été aussi bénéfique que cela aux Etats Unis qui atteint pour la première fois depuis 1929 un taux de chômage supérieur à 10%, qui a perdu l'essentiel de sa production industrielle, qui voit sa classe moyenne se paupériser ?  Non la Chine ne doit pas pouvoir mener une politique mercantiliste. Et alors ? Les paysans pauvres ne mangeront pas en Chine les réserves de papier accumulées. Le Japon a-t-il réellement bénéficié de ses réserves accumulées et de son Yen surévalué ?  L'Allemagne est-elle si fière de sa consomption démographique qui va la voir disparaître des écrans radar dès 2050 ?

Il faut supprimer les changes flottants, revenir à un système organisé qui permet de pousser les feux de la croissance réelle (non financière) et de viser partout le plein emploi, supprimer les facteurs de déséquilibres, qu'ils soient techniques ou politiques. Les monnaies doivent être rattachées à un point fixe extérieur commun.

Il n'y a pas d'échappatoire.

Didier Dufau pour le Cercle des économistes e-toile

L'inquiétude s'installe

Observer en temps réel l'état de l'opinion est important. Les commentateurs qui feront plus tard l'histoire de la période n'auront pas l'aide (et éventuellement l'inconvénient) qu'offre la perception des attitudes et des sentiments.

En France, pratiquement jusqu'à maintenant, les Français n'ont pas ressenti la crise. L'importance du nombre des fonctionnaires et des retraités, indifférents aux questions d'emplois, ajoutés aux filets de sécurité, qui permettent même à certains licenciés de se faire un pécule inespéré, l'usage massif cette fois-ci du chômage partiel, qui a retardé nombre de licenciements, se sont conjugués pour anesthésier l'opinion.

Pendant des mois, la crise fut sans victime au moins en apparence. Donc sans indignation.

Bien sûr il y eût un début de psychose en septembre 2008 : les Français ont eu une peur bleue pour leur épargne et leurs comptes en banque. Mais elle n'a pas duré.

Traditionnellement l'inquiétude s'installe après un exercice de crise plein. A ce moment là les résultats publiés des entreprises sont désastreux. Les impayés s'accumulent.  Les faillites commencent à enfler. Les jeunes qui apparaissent sur le marché du travail ne trouvent pas d'emploi ou dans des conditions très dégradées (stages, salaires en baisse, petits jobs). Après l'inquiétude un peu résignée vient l'impatience.

Nous entrons dans cette phrase en France et dans la plupart des pays à travers le monde. C'est celle de tous les dangers. La crise est installée. Elle est perçue comme devant durer. La crainte de l'avenir s'accentue en même temps que la tentation de rechercher des boucs émissaires se gonfle.

Voici venu le moment des dissensions internationales :
- La Grèce a du mal à financer sa dette : c'est de leur faute. Qu'ils se débrouillent.  Qu'ils se serrent la ceinture bien étroite. Nous ne paierons pas pour les "pays du Club Med".
- L'Islande ne veut pas payer pour les clients lésés de banques situées sur son territoire.
- La Chine et les Etats-Unis commencent leur ballet d'accusations réciproques.
- Et voici que la France met en cause l'Allemagne pour se désinflation compétitive et ses excédents.

L'enfer, c'est toujours les autres.
Voici venu aussi le temps des dissensions nationales.

Partout les gouvernements en place sont contestés. Mais les oppositions ne sont pas pour autant considérées comme crédibles. Plus personne ne croit plus dans la capacité des politiques de faire face à la situation.  L'abstention aux élections régionales françaises restera comme un des témoins phare de ce phénomène : 53% de non votants, une première !
 
En 1974 la crise avait frappé en même temps qu'un nouveau président se mettait en place. VGE et J. Chirac paraissaient des hommes neufs aptes à faire face à la situation nouvelle. Ils ne l'étaient pas. La sanction viendra en 81. En 1981 le changement de majorité a là aussi masqué la traduction politique de l'inquiétude du pays : le tourbillon du "passage de l'obscurité à la lumière" a occupé les esprits dans un sens ou dans un autre pour quelques temps. Jusqu'au tournant de l'austérité de 2003 jamais déclaré mais bien réel.  En 93, la crise frappe en pleine période de transition électorale avec une cohabitation qui pousse à tout repousser à plus tard. Cela finira avec le coup d'assommoir fiscal d'Alain Juppé. En 2000, la transition politique correspond également à l'éclatement de la crise.

Cette fois ci, la crise se produit en plein milieu d'un quinquennat laissant le pays sans exutoire autre qu'une abstention massive. C'est une situation dangereuse. D'une certaine façon le roi est nu et seul devant l'impatience du pays. Ses positions électorales, qui avaient fait son succès, sont désormais totalement dépassées. N. Sarkozy a été pris à revers sur pratiquement tout son programme affiché.  Ses actions passent pour de l'agitation. Son impuissance face à des problèmes qui le dépassent totalement devient apparente. Le verbe parait décalé des résultats.

L'Europe entre en crise. On voit les grosses ficelles de son assemblage et l'absence totale de réalisme de ses politiques vis à vis de la crise. Bruxelles n'a rien à dire. Les dissensions sont partout et sur tous les sujets. La politique d'ouverture généralisée des frontières sans considération pour les réalités vécues par les acteurs, la destruction de la PAC, l'impuissance généralisée faute de pouvoir bâtir de vraies politiques ajustables, a découragé les européens. L'abstention aux européennes  était déjà massive.
 
Toutes les institutions flottent en apesanteur.
 
Plus personne n'est en charge des  seules choses qui comptent : l'emploi ; les perspectives de croissance.

En revanche tout le monde voit bien que pour les impôts et les mesures draconiennes, on trouve toujours des volontaires, à droite comme à gauche.
 
Aujourd'hui les Européens en général  et les Français en particulier ont désormais compris que la crise était installée pour longtemps et que l'austérité était pour demain. Que faire contre la concurrence "déloyale" des pays à bas salaire et sans protection sociale ? Que faire contre les manifestations de puissance de la Chine et des Etats Unis ?  Où est la source de notre prospérité future ?
 
En plus voici l'écologie et son message malthusien. Sauver la planète, rien de moins, en entrant dans l'abstinence et en portant le cilice, est-ce une perspective ?
 
L'horizon est totalement bouché dans l'esprit de la majorité des Français. Les retraités savent qu'ils sont en première ligne et qu'ils vont être durement frappés (ils ne manifestent pas et vivent de l'argent de la solidarité). Le blocage des retraites en Grèce les fait réfléchir. Les parents voient leurs enfants en danger de mauvaise insertion dans la vie professionnelle. Les mauvais départs sont souvent de mauvaises arrivées !  Les jeunes ne pensent qu'à partir. Partir là où au moins luit une petite lueur d'espoir.
 
La seule courbe que regardent désormais les citoyens est celle du chômage. Il faut généralement trois à quatre ans pour qu'elle s'inverse (si la récession ne tourne pas à la dépression) après le pic de crise. Ce sera bien si elle le fait avant 2012 !  Tout le monde s'attend en 2010 à une Saint Barthélémy des PME françaises. Sous capitalisées la plupart d'entre elles sont incapables de vivre deux exercices successifs comme 2009. Le premier trimestre n'a vu aucune reprise. Tout stagne aux niveaux de 2009. Encore deux trimestres comme cela et la vérité s'imposera : la crise sera pire que 74 et 93. Il n'y a plus de réserves. Nulle part.

Alors oui l'inquiétude gagne. Et s'approfondit. L'insouciance s'est envolée. On s'attend à pire. On anticipe le pire.

Cela peut créer le pire.

Peut-on sortir de cette spirale ?

La réponse est oui. A une condition : le retour d'une politique du plein emploi crédible animée par des responsables disposant des moyens de la mener. Cela suppose d'abandonner le modèle d'une économie mondiale laissée aux seules forces du marchés et de la finance, avec des Etats aux abonnés absents, en attendant une miraculeuse reprise spontanée, une fois les banques sauvées et les déficits creusés.

Si les Etats ne reprennent pas la main de façon concertée pour changer le cours des choses et remettre l'emploi et la croissance au cœur de la politique mondiale, on va droit vers la dépression.

Quel est le levier à leur disposition ? Il n'y en a qu'un seul. Pas trois, pas deux. Un seul.

En annonçant que désormais on en revient aux changes fixes avec élimination des déficits et des excédents aberrants, chaque état étant responsable du plein emploi chez lui en agissant sur tous les leviers possibles mais agissant collectivement dans le sens d'une montée vers plus de croissance, la finance étant désormais strictement contrôlée (avec notamment interdiction du "short" sur les devises, on met fin à la spirale déflationniste qui s'amorce.

Bien sûr la Chine sera obligée de revoir sa politique mercantiliste de captation de l'emploi mondial et de se préoccuper de créer un vrai marché intérieur.

Bien sûr les Etats Unis perdront leur leadership monétaire et devront dévaluer assez fortement.

Bien sûr il faudra découpler d'une façon ou une autre les pays de la zone euro qui ne peuvent s'en sortir qu'avec une dévaluation.  

Bien sûr les banques perdront une grosse partie de leurs gains spéculatifs.

Bien sûr il faudra organiser le commerce mondial des produits agricoles en ne considérant plus le marché mondial comme une poubelle.

Mais un horizon aura été recréé qui permettra aux entreprises de reprendre les investissements.

Cette politique nous l'avons proposée dès les premiers jours après l'explosion du système bancaire mondial. Nous n'avons pas à en changer une virgule, 18 mois plus tard.

La seule différence vient du changement de psychologie des populations : désormais elles s'inquiètent ; demain elles peuvent déprimer ou s'emballer. La crise de 29 s'est emballée en 1932-33 devant l'impatience des populations relayées par les politiques. Tout s'est alors crispé. Et il faudra attendre la guerre pour mettre fin à la spirale des grosses bêtises.

Il est encore temps de prendre la situation à bras le corps. Espérer comme la BCE dans l'application des seuls traités sans politique économique concertée est une absurdité. On ne pilote pas l'économie d'une zone monétaire par les seuls traités.  Aucune relance individuelle dans un système de changes flottants n'est efficace, l'expérience le 2009 le prouve. La finance mondiale ne jouera pas la croissance et l'investissement. Mais les gains spéculatifs. Il n'y a strictement rien à attendre d'elle.

Rien ne se dénouera tout seul. Il n'y aura pas de reprise spontanée.

Mais il n'y a pas de pilote dans l'avion, ni même de logiciel pour guider l'avion. L'essentiel de l'inquiétude qui s'exprime désormais vient de là.

Elle est légitime.



Pour ou contre le Fonds Monétaire Européen ?


L'attaque concertée de quelques Hedge-funds contre la Grèce spéculant sur l'impossibilité du pays à refinancer une dette extravagante a soudainement activé une volonté réformatrice insoupçonnée : on songeait donc à créer un FME, un fonds monétaire européen, sur le modèle du FMI mais régional, comme l'idée en est caressée depuis plusieurs années (en fait depuis 1998) par l'Asie. Qui y songeait ? Qui en parlait ? Mystère ! Le diable sort de sa boite à l'improviste mais il a déjà de forts parrains puisque le couple franco allemand serait d'accord. Sur quelles modalités ? On se ne sait pas. Mais ils sont d'accord tout de même !

Nous n'avons nous-mêmes jamais proposé une telle structure. Nous sommes donc un peu pris au dépourvu. Il faut se remettre en cause. A-t-on raté une bonne idée qu'on aurait du imaginer il y a longtemps ? A l'inverse cette nouvelle institution est-elle surtout le fruit le l'impuissance et de l'improvisation ?   

* Pour le FMI, le FME, comme le fonds oriental, est une gigantesque gifle.

Cela fait des années que l'institution est malade. Conçu à l'origine comme une institution de régulation des changes fixes mais ajustables mis en place à Bretton Woods, le FMI était une institution principalement keynésienne. Il fallait éviter qu'une crise financière et monétaire impose une déflation dans les pays soumis à une crise de paiement. Alors on dévaluait un peu, de façon concertée, et, pour éviter que le bénéfice de la dévaluation ne soit totalement perdu, on encadrait assez fortement la politique de l'Etat défaillant pour que le sauvetage ne devienne pas une habitude.  Rappelons ce fait majeur : le FMI avait pour but d'éviter la déflation.

Le passage aux changes flottants a supprimé tout rôle utile au FMI. Si les changes flottent, la dévaluation est quasiment automatique en cas de difficulté de paiement et la messe est dite.  Comme une organisme public ne meurt jamais et que la soupe y est plus que bonne, personne n'a voulu acter la mort clinique du FMI qui s'est survécu à lui même dans l'artifice et le faux semblant. Le coup de grâce a été porté par la création de l'Euro.

Le FMI contrairement à ses statuts, avait renoncé  depuis longtemps à s'occuper des grands équilibres et donc des déficits américains et des excédents japonais et chinois. L'Europe cessait d'être une terre de mission. Restait le tiers monde. C'est comme cela que le FMI est devenue une Bird bis. L'une donnait aux pays impécunieux de quoi investir et l'autre les devises nécessaires pour participer au commerce international, mais moyennant des modalités de garde chiourmes. Comme la vocation de ses personnels était de remettre dans le droit chemin des pays ayant un peu dérapé, on a considéré que le sous développement était un dérapage qu'il fallait traiter avec la même dureté. Le FMI a fini par être vomi par ceux auxquels il proposait ses services.  

Une autre vocation résiduelle était d'aller au secours de pays qui avaient décidé de conserver des changes plus ou moins fixes et dont le "peg" menaçait de voler en éclat. Jamais personne n'a défendu le système du "currency board" dans aucune institution  internationale. Ce système exotique avait été retenu par l'Argentine avec des résultats d'abord intéressants. Mais la hausse du Dollar et la dévaluation du Real avait fini par faire exploser le système. Le FMI s'était cru autorisé à venir "au secours" de la monnaie devenue surévaluée qui provoquait une déflation terriblement douloureuse... en faisant de la surenchère dans la douleur ! On a vu le résultat. Quand rien n'a de sens, rien ne marche. Accumuler les contradictions en faisant jouer les uns et les autres à contre rôle est absurde. Ce qui est vrai pour l'Argentine l'est également pour tous les pays asiatiques pris dans le tourbillon de la crise du dollar de 1998.

On a alors vu s'accélérer la valse des directeurs du FMI : depuis la démission de M. de la Rosière ("Sœur Theresa" dans le langage des initiés), tous les directeurs ont été des politiques faisant un petit tour valorisant et rémunérateur à la tête du FMI en attendant des positions plus honorifiques encore dans leur pays d'origine.  DSK fait partie de ce Wagon.

La crise actuelle a en apparence donné plus d'importance au FMI. On a augmenté les droits de tirage. On lui demande un peu d'expertise dans la définition des nouvelles régulations.  Dans la pratique son rôle est resté cantonné aux pays assommés par la crise comme l'Islande (dont le FMI n'avait rien dit au temps des folies), aux pays émergents (pour qu'ils aient quelques devises pour continuer à participer au commerce mondial) et aux pays ayant choisi de conserver une certaine fixité de leur change, notamment parce qu'ils étaient dans l'espérance d'intégrer l'Euro. C'est ainsi qu'on a vu des pays de l'est plongé dans les griffes du FMI et d'une impitoyable déflation, mais sans dévaluer ! Le contraire même de la vocation initiale de l'institution !  

La Grèce entre désormais dans la catégorie des pays dont l'Etat est de moins en moins capable de se refinancer.  Plutôt que d'emprunter sur le marché pourquoi ne pas demander de l'argent au FMI qui en a trop et ne sait qu'en faire ?  D'autant que les Allemands ont toujours fait la leçon aux "pays du club med" et ne veulent pas payer un point de base de trop sur leurs propres emprunts.

Les Européens veulent un bras armé pour imposer des mesures déflationnistes à la Grèce tout en assurant la survie de l'ensemble de l'Euroland, sans évidemment que le FMI ne vienne mettre ses gros doigts dans le système.  Comme toujours l'Europe a mis le chariot avant les boeufs et on s'aperçoit bien que l'absence de gouvernance économique globale, comme celle d'une institution supranationale de contrôle et d'intervention était une faiblesse structurelle.

Si le FME est effectivement créé cela signifiera le cantonnement définitif du FMI a un rôle de club de riches, discutant du monde autour de quelques statistiques, et donnant chichement des leçons à quelques pays en perdition pour qu'ils ne sortent pas définitivement de la mondialisation.

Ubuesque situation de celle de DSK, européen chargé de défendre la vocation incertaine du FMI contre l'Union Européenne !  Mais l'ubuesque a commencé lorsqu'on a conservé le FMI tout en tuant les autres parties du pacte de Bretton-Woods !  Un canard qui a la tête coupée peut courir encore longtemps en battant des ailes. Mais quel triste spectacle !

* Pour l'Euroland, le FME se trouvera dans la même situation que le FMI vis à vis des pays qui souhaitent conserver une monnaie fixe : il ne pourra aller que dans le sens de la déflation autoritaire puisqu'il n'y a plus de possibilités d'agir sur la monnaie.  Si la zone euro avait été une mini zone de type Bretton Woods avec des changes fixes mais ajustables à l'intérieur de la zone, un FME aurait eu du sens. Il aurait fourni des réserves de changes pour atténuer le choc tout en pilotant un retour au sérieux des finances publiques du pays fautifs.  On se rappelle que lors de la campagne pour le traité de Maastricht tous les bien pensants européens avaient expliqué qu'une monnaie commune  devait être unique et fixée pour la continuation des temps.  Les distorsions à l'intérieur de l'Euroland ne peuvent donc que se régler par la déflation.

* Pour l'économiste la vraie question est celle de savoir si la déflation est une bonne politique à recommander. Notre réponse est évidemment NON.

L'économie a pour vocation la croissance et le plein emploi. La déflation ne permet JAMAIS de trouver le chemin de la croissance et du plein emploi. Nous sommes donc totalement opposés à la déflation comme mode de fonctionnement de tout ou partie d'une zone monétaire. Nous sommes aujourd'hui en Europe dans une situation de fuite en avant totalement négative et socialement dangereuse. Les institutions européennes finiront pas être aussi méprisées que ne l'est aujourd'hui le FMI.  

Nous condamnons cette fuite en avant dans la stagnation et la déflation.

* La vraie solution est ailleurs.

Elle est au retour d'un système global de changes fixes et ajustables, avec l'assistance d'un FMI rénové.

Le FMI doit être égalitaire et non plus censitaire. Le dollar doit perdre sa vocation de monnaie de réserve ; les réserves doivent être poolées et non plus gérées pays par pays avec une stérilisation de capitaux qui seraient utiles ailleurs. Il doit être régionalisé avec quatre cinq fonds continentaux: européen, nord américain, sud américain, africain et asiatique.  Le FMI central joue un rôle de fonds de fond et joue avec la monnaie de réserve mondiale, le Mondio, monnaie centrale dans laquelle l'ensemble des monnaies sont définies selon un change fixe mais ajustable.  L'objectif global est d'obtenir la meilleure croissance globale possible avec un taux d'emploi optimisé.  Les pays qui dérapent sont d'abord traités par le fonds continental de rattachement sous la supervision générale du FMI central.

* En imaginant qu'on garde à l'esprit la mise en place à terme de notre plan, comment les mesures envisagées viendraient-elles s'imbriquer ?

Notons tout de même et en préalable que s'il avait été adopté en 1971, ce plan aurait sans doute évité que l'on songe à créer l'Euro. Mais bon !

Une zone d'unité monétaire dans un système général  de changes fixes est plus facile à gérer. Il est peut probable qu'un Fonds monétaire européen (Euroland) soit nécessaire s'il y a un fonds monétaire continental européen.  Il serait donc souhaitable que le FME Euroland soit étendu à l'ensemble de l'Europe hors Euro.

Cela souligne au passage que l'instance de pilotage de l'Euro ne peut pas être un FME mais une structure politique de gouvernance de l'Euroland à définir puisqu'on a oublié de le faire.

Puisque les changes seraient fixes l'obsession de la BCE pour une monnaie "forte" serait très amoindrie.  On pourrait donc mettre fin à ce système démoniaque qui veut que le monde marche moins bien que pendant les trente glorieuses, que l'Europe marche moins bien que le reste du Monde, et que chaque pays européen soit pris dans une logique dépressionnaire, en particuliers ceux qui ont sombré dans le malthusianisme économique, social et fiscal comme la France.

Rappelons une fois de plus que les institutions sont au service de l'homme et non l'inverse. L'objectif de la politique économique est le plein emploi et la croissance.

 

Didier Dufau pour le Cercle des économistes E-toile.

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Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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