Banques : moutons et pirates

Lorsque j'ai commencé ma carrière dans la banque, mon patron m'a dit : "dans ce métier, tu verras, il n'y a que deux profils : les pirates et les pétochards. Où veux-tu aller : dans le suivisme ou dans l'offensive ? ". Que répondre d'autre que : dans l'offensive. On est jeune et audacieux quand on commence ! Résultat,  il m'a collé un an au recouvrement des créances douteuses...

Avec le recul je crois qu'il avait parfaitement raison. Il y a bien d'un côté les moutons, propres sur eux, rassurants, portant particule (moins depuis qu'on privilégie le féminin et le télégénique), qui parlent sécurité, investissement responsable, politiquement correct, image, bonne intégration dans le tissu social et autres amusantes fadaises.  Et de l'autre les prédateurs, l'oeil rivé sur les lois de finances, les trous dans la législation, l'analyse des failles diverses, l'observation psychologique et  qui ne pensent qu'à faire des coups.  La fusion assez générale de la banque de dépôt et de prêt avec la banque d'affaire et les anciennes sociétés de bourse a posé quelques problèmes de culture à la direction des nouveaux groupes, sommés de fabriquer quelques chimères de carpe et de lapin.

Le résultat a été assez curieux.

Tout d'abord les banques ont externalisé leurs cow-boys. Ce sera le développement des Hedge funds.  Des gestionnaires qui travaillaient précédemment au sein des banques se sont retrouvés à gérer des fonds pour les banques et de gros investisseurs. Les pétochards sont toujours cupides, mais ils veulent que la cupidité soit assumée par les autres. A partir du moment où  les moutons pouvaient s'assurer que leur choix était partagé par d'autres moutons et qu'ils pouvaient  mutualiser la piraterie, le commerce avec les pirates pouvait se développer. On soutint en coeur du côté des banques mammouths vivant en consanguinité avec les  Etats que la meilleure gestion ne pourrait se faire que dans des paradis fiscaux, l'absolue obscurité et l'impunité pénale, avec les instruments les plus controuvés. Quand les moutons cherchent à fabriquer des loups, ils sont capables de leur donner un enclos d'importance. La législation suivit.

Mais un pétochard reste un pétochard. Alors les moutons ont développé le recours aux agences de notation. Ils étaient prêts à payer pour ce genre d'organismes qui leur permet d'exercer leur fonction de mouton avec une plus grande tranquillité. Ils se sont donnés comme seule priorité de "coller à l'indice". On est mouton, donc faire mieux que l'indice n'est pas un objectif. Mais faire moins bien serait inconvenant. On a sa dignité tout de même. Les grandes banques polyvalente ont réduit leurs analyses dans la partie placement à la sélection des fonds communs de placement et dans la partie prêt à la sélection des dossiers en fonction de risques notés.

L'ennui de cette stratégie de mouton c'est qu'elle ne rapporte rien. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, certains en ont conclu qu'une banque polyvalente devait avoir "la taille critique", une notion assez dangereuse. Une course à la taille s'est développée, surtout chez les petits ou moyens. Plusieurs moutons-grenouilles(UBS, DEXIA, SocGen) se sont vus en moutons-boeufs.

Mais comment croitre quand on est grenouille ?  Evidemment en cherchant l'argent où il est c'est à dire dans le risque. Le risque capable de fournir du cash étant dans les opérations de marchés du fait des conséquences des changes flottants qui ont transformé toute l'économie mondiale en vaste casino. On a vu soudain les moutons devenir enragés de salles de marché, d'installation au plus près des marchés sauvages. Les voilà à Wall Street et à Londres. Les voilà spéculant sur les denrées et les matériaux, les devises et l'or et les matières premières. Pour leur compte propre. Un agneau déguisé en loup est encore plus dangereux qu'un loup déguisé en agneau.

Une autre solution était de développer une grosse activité de prêt et de s'en débarrasser à bon compte pour consommer le moins de capital possible (il fallait grossir que diable mais sans les moyens ad hoc).  Voilà nos banquiers transformés en courtiers en prêts et transférant leurs risques à d'autres pour continuer leur fuite en avant.  Formidable ces CDS !  En plus les courtiers ne gagnent pas sur le rendement net de leur prêts mais sur leurs commissions. Nos banquiers de dépôt deviennent des milords au même titre que les banquiers d'affaires qui marchent à la commission et aux honoraires. Sur des sommes pharamineuses. Où est parti le risque ? "On s'en fout" dit le mouton cupide. Le risque de contrepartie des CDS ? Pas notre problème. Nous sommes dans la microéconomie brownienne pas dans le pilotage macroéconomique. Il n'ya personne pour ce pilotage là ? Ah bon ! Comme c'est bizarre.

Les moutons se trouvaient bien. Tous les risques étaient pour les autres et les gros bonus pour les maîtres du troupeau.

Mais les autres, c'était eux.  Les pirates ne se sont pas faits prier de fournir aux moutons tous les produits frelatés qu'on peut imaginer. Les moutons ont donc ratissé toutes les subprimes foireuses, tous les madofferies.  Et ils ont découverts que les notes sur lesquelles ils s'appuyaient étaient en vérité des paris stupides, l'évaluation étant de fait rendue impossible par la masse et la complexité des opérations. Le propre des paris stupides est évidemment de foirer en dû temps.

Les portefeuilles se trouvèrent soudains surévalués et parfois dans des proportions considérables. Il fallait passer tellement de provisions que la faillite générale était inévitable. Nos moutons ont alors considérés les autres moutons comme enragés. Le marché interbancaire s'est bloqué. L'assurance a failli ne plus jouer : les assureurs étaient ruinés. L'économie est entrée en récession remettant en cause les portefeuilles les plus sains.

Les états sont venus au secours des moutons pour les sauver de l'abattoir en accusant les pirates.

Mais il n'y a pas pire pirate qu'un mouton cupide et inconscient qui a organisé une fausse cabane en paille en croyant se protéger.

Alors bien sûr il faut lutter contre les pirates.  Mais il faut surtout s'occuper des moutons. C'est eux qui font les immenses mouvements qui fichent tout par terre. Prenez l'affaire de l'assèchement des crédits à la Grèce. On accuse les pirates. Il y en a et ils se sont mis en chasse. Mais lorsque les moutons tous ensembles se sont d'un seul pas retirés de tous les marchés de la Grèce, ce sont eux qui ont asséché le marigot. Pas les pirates. Rien de pire qu'un mouvement de foule de moutons. Panurge l'a déjà dit depuis longtemps.

Le rôle du G20 est bien de démolir le château fort en carton-pâte que les moutons ont édifié autour d'eux pour s'installer dans une fausse tranquillité. Certains parlent de supprimer purement et simplement les CDS et les agences de notation. Au fond pourquoi pas ? Ce sont en fait des leurres si on leur fait jouer le rôle d'avertisseur et de garantie des risques. Mieux vaudrait garder les risques au sein de banques plus petites. En cas de grave manquement la solidarité de place jouerait et en cas de sinistre irrattrapable  la faillite serait prononcée, tout en sauvegardant les dépôts.  Laisser des mastodontes se constituer qui ont le droit de tout faire dans l'obscurité plus ou moins totale avec la fausse assurance que quelqu'un fera la contrepartie des erreurs, a été une sottise majeure. Croire qu'avec des régulateurs (dont on a vu qu'ils ne régulent rien) et un impôt spécial sur les banques (qui devient drôle s'il est replacé et détourné de son but s'il est donné à l'Etat) , les mêmes intervenants vont changer de comportement est une illusion.

Il faut retailler les bergeries et réduire l'aire des loups. 

 

Sylvain Dieudonné pour le Cercle des économistes e-toile.

 

 

Crise : Les faiblesses du débat médiatique en France

Ceux qui ont étudié la crise de 1929 et plus particulièrement l'histoire économique de la France entre 1929 et 1940 savent à quel point le débat médiatique avait été alors décalé des réalités. Les journaux  n'ont donné alors qu'une couverture anecdotique des évènements sans jamais fournir à leur lecteur la moindre clef utile d'interprétation.

Il est vrai qu'à cette époque les journalistes n'avaient strictement aucune connaissance en économie, une caractéristique qu'ils partageaient avec le personnel politique. Au final la France sera le pays qui aura le plus souffert de la récession qui lui coûtera autant que la guerre de 14-18.

L'ignorance crasse ne paie pas.

Il y eut une énorme remise en cause après guerre et de gros efforts pour assurer non seulement qu'une partie des élites aient des notions d'économie  mais que le public cultivé puisse accéder à un niveau suffisant de connaissances pour éviter les pièges les plus grossiers.

 Alfred Sauvy fit notamment à gauche un travail pédagogique excellent et un temps efficace.  Fourastié joua un rôle certain pour éviter qu'au moins les journalistes qui s'informent des faits économiques ne disent pas absolument n'importe quoi.

Cet effort s'est effondré à partir de 1968 et surtout de 1974.

Toutes les idées malthusiennes ont progressivement repris leur place détestable sur l'échiquier politique, à droite comme à gauche. Le clientélisme politique est redevenu la base des politiques gouvernementales, détournées largement par les hauts fonctionnaires au profit de l'Etat.

La presse a assimilé l'économie à la bourse. Nous sommes retombés dans le trou. L'émergence des nouveaux médias télévisés où les débats sont nombreux a accentué la dérive vers le n'importe quoi. Malheureux téléspectateurs ainsi empêchés d'avoir accès à une information pertinente et gavés de sottises toutes plus grosses les unes que les autres, comme dans les années trente.

Quelles sont les énormes faiblesses qui défigurent les débats médiatiques ?

- La première est la dérive idéologique.

La question n'est pas de savoir si le libéralisme à la Sorman est contredit par la crise ou l'étatiste révolutionnaire façon socialisme violent est la solution imminente. Pourtant, que de débats passionnés sur ce thème inutile ! Il n'y a pas besoin d'être socialiste pour admettre que les banques puissent être nationalisées si nécessaire ni membre d'Attac pour prétendre que le rôle des états est d'une importance critique. Il n'y a pas besoin d'être maoïste néo-néospontex pour comprendre que la croissance et le plein emploi sont deux objectifs politiques vitaux, ni adeptes de Déroulède ou des Croix de feu pour savoir qu'on ne résoudra rien par une nouvelle fiscalisation outrancière de la société ni une fuite en avant dans la dette.

Aucun des problèmes qui nous affligent sont dans l'analyse de leurs causes ni dans la recherche des solutions une affaire droite- gauche.  Les réflexes conditionnés sont trop forts. La crise est un enjeu de lutte de  partis alors qu'il devrait être un moment de recherche commune d'une explication et d'une politique nationale efficace.

- Proche mais distincte est la fuite dans l'abstraction plus ou moins lyrique. Entre la psychanalyste de service qui explique la faiblesse de la consommation par l'affaiblissement de l'appétence sexuelle dans une Europe vieillissante, le sociologue en émoi qui croit deviner des tendances si profondes  qu'il ne les précise jamais et le philosophe en rupture d'idées mais pas de vocabulaire, les soirées télévisées prennent dans les émissions cultureuses des allures souvent tragi-comiques.  Les pires sots  sont souvent les philosophes. Ils ne savent rien mais avec un aplomb digne de meilleures causes. Comme quoi, savoir qu'on ne sait rien n'apporte pas toujours de grands éclairages sur le reste.

- La faiblesse technique reste la difficulté majeure. Ne comprenant pas les concepts, les intervenants se ruent sur des apparences. Ainsi on voit M. Attali prendre la pause et expliquer la dette par le seul gonflement spontané des crédits bancaires privés aux Etats Unis. Aucun économiste sérieux ne prétendra que les banques privées peuvent créer de la monnaie à volonté. Alors comment ont-elles fait pour que leurs bilans atteindre 400% du PIB  ? Les journalistes pourraient poser la question. Mais c'est trop technique et n'intéresse pas le téléspectateur moyen et la ménagère de 17 à 47 ans. Aucune infographie n'a repris l'évolution des quatre dettes (entreprises, particuliers, banques, états) depuis 1974. Elle serait pourtant édifiante. La seule édifiante.

Rappelons que pour un économiste la dette joue par sa masse plus que par ses composantes. Que Le Monde ou Le Figaro fassent enfin l'effort de sortir les courbes pour la France, le RU, l'Espagne, les EU, le Japon et l'Islande ! Et ils verront les contours de la vérité et pourront se poser la question : comment en arrive-t-on à une telle pyramide de dettes à l'échelon mondial !  Et tout à coup, par miracle, on verrait que la source internationale de la dette est le dérèglement du système monétaire international. Mais comment faire ? Ecrire aux journaux reste sans effet. Ils ne croient que dans les experts qu'ils fréquentent habituellement et qui non seulement n'ont pas prévu la crise mais affirment qu'elle était imprévisible !

Cela permet à des politiques comme Mme K.Morizet d'affirmer cent fois ce dimanche l'imprévisibilité de la crise "que les économistes eux mêmes n'ont pas vu venir". Si elle était imprévisible c'est qu'elle est magique non ? Ou diabolique, comme on voudra.

Alors pourquoi pas un peu de Vaudou médiatique ?

La réponse est peut-être dans le tableau publié en page 17 du International Herald Tribune de ce jour. On y voit la croissance française sur l'année passée à -2.5% (MOINS 2,5%), contre une croissance de +0.6 pour l'Europe entière, +8.1 pour la Corée et zone Euro, +3% pour celle des Etats Unis, +4.9 pour le Japon, +11.9 pour la Chine.

Comme on nous le répète : la France a été moins touchée que les autres ...  Nous sommes repartis pour faire la pire performance de tous les pays industrialisés comparables. Certes le Français est né malin et peut résister et aux mauvais résultats et aux débats débiles, mais tout de même.

Ne serait-il pas temps de soulever un peu le couvercle de conformisme et de bêtise sous lequel la France cuit à petit feu ?  


Didier Dufau pour le Cercle des économistes E-toile

 

Le blog du cercle des économistes e-toile

Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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