La faillite nous voilà !

Un des aspects de l'Euroland qui devient évident aujourd'hui, est qu'une banque centrale indépendante et exogène par rapport à un pays souverain lui fait perdre  le privilège  de ne jamais être mis en faillite. 

Si les dettes souveraines sont appuyées sur une banque nationale, il est toujours possible de fournir au nominal l'argent des intérêts et le remboursement du principal. Ce qu'on appelle la monétisation de la dette a des inconvénients majeurs : on crée de l'inflation ; on ruine le créancier en le remboursant en monnaie dévaluée, mais doucement ; le change de la monnaie s'effondre ; les voisins peuvent prendre des contre mesures pour éviter une concurrence déloyale. Le crédit devient difficile.  L'avantage est évidemment que tout est très facile pour les gouvernements : c'est la banque centrale qui fait tourner la planche à billets. Les ministres n'ont rien à faire d'autres que le train train habituel.  Et il est inutile de tout bloquer, d'imposer des impôts nouveaux, de  revenir sur des avantages acquis etc.

L'externalisation de la banque centrale rend impossible ces expédients. C'est comme si les emprunts étaient faits en monnaie étrangère. Il faut rembourser les dettes dans une monnaie dont on ne tient pas le robinet. On est tenu par les créanciers. Il faut soit faire défaut soit rembourser en se serrant la ceinture, si tant est que le dit serrage de ceinture ne casse pas définitivement la croissance.

On a conçu la banque centrale européenne comme le prêteur de dernier ressort des banques soumises à une crise de liquidité. On a strictement refusé le rôle de financier en dernier ressort des dettes souveraines. La BCE ne devait pas financer les états qui étaient tenus de conserver leurs dettes au dessous de 60% du PIB et leurs déficits budgétaires au dessous de 3%. C'était monter un barrage en papier contre le risque de défaut sur les dettes souveraines.

Le vice caché est que rien n'était stipulé pour les dettes des autres agents économiques. Or on a vu l'endettement des autres agents s'emballer à un niveau qui rendait la pyramide de crédits si fragile qu'elle ne pouvait que s'écrouler. Il est vrai que les mouvements de capitaux ayant été totalement libérés les agents étaient capables de ponctionner toute la liquidité mondiale sans trop se soucier des directives de la BCE.  L'Europe devenait tributaire des politiques monétaires des autres.

Une des conditions du succès de l'Euroland était évidemment de limiter l'accès aux marchés financiers internationaux. Sinon on pouvait voir se gonfler un surdendettement privé qui lors de son implosion entraînerait aussitôt un dépassement de toutes les normes de papier mis en opposition aux déficits et à l'endettement publics.

Sauver les banques pour sauver l'épargne et l'économie, amortir la récession par des stabilisateurs budgétaires, relancer l'investissement, toutes ces mesures ne pouvaient que faire exploser les déficits et l'endettement souverain.

Endettement qui dans l'Euroland ne peut être monétisé statutairement. Donc le système revenait à admettre froidement des défauts sur la dette souveraine des états composant l'Euroland.  La faillite nous voilà ! Les Etats Unis admettent parfaitement qu'un Etat puisse faire faillite. Ou une ville, ou un comté. La Fed n'intervient pas.

Pourquoi alors ne pas accepter la faillite de la Grèce tout en la conservant au sein de la zone Euro ?  C'était la pure logique de Maastricht. Les détenteurs de la dette grecque auraient perdu sauf si des CDS leur permettaient de reporter sur d'autres le fardeau. Les montants n'avaient pas de niveau "systèmique", même à 200 milliards.  Faite il y a un an cette opération d'apurement n'aurait d'ailleurs pas atteint ces montants. La Grèce soulagée d'un poids de dettes excessif n'auraient pas été sauvée d'une période d'adaptation lourde, ses déficits structurels  étant devenus impossibles à financer par des emprunts externes. 

L'autre solution était la sortie de la Grèce de la zone Euro.  La première conséquence aurait été immédiatement un défaut complet sur la dette souveraine mais aussi sur toutes les autres dettes internationales de la Grèce. Il est peu probable que qui que ce soit se soit intéressé, à l'achat de Drachme pendant un certain temps. Donc la dévaluation du Drachme aurait été très forte.  On aurait eu à peu près la situation de l'Argentine lors de la sortie de son currency board.  Sauf qu'en dehors de son tourisme, la Grèce n'a pas grand chose à exporter, contrairement au "campo" argentin. Le système bancaire grec aurait été lessivé.  Un contrôle des changes draconien aurait été mis en place. L'hypothèse de la faillite du Portugal voire de l'Espagne ou de l'Italie serait devenue une certitude. Le risque d'une panique générale se serait ajouté. 

On peut comprendre qu'on n'ait pas voulu choisir entre le diable et Satan.

On a choisi entre 2008 et 2011  la voie du faux semblant et de la solution d'attente jusqu'à ce que l'absence de politique sérieuse soit devenue impossible.

La solution retenue hier par les pays de l'Euroland est en fait une faillite organisée de la Grèce, sans le dire pour ne pas faire jouer les CDS,  avec pare feu pour éviter la contagion aux autres pays menacés.  Elle est à la fois dans la logique du rôle de la banque centrale maastrichienne et un expédient.

Le malheur c'est qu'il reste dans le monde plusieurs millers de milliards de dettes irrécouvrables qu'il faudra bien nettoyer un jour ou l'autre. La Grèce comme les subprimes ne sont qu'un détail de la pyramide de dettes sans contrepartie réelle qui pèsent sur le monde. 

La crise de la Grèce comme la crise de l'Euro ne sont que des vues sur la crise globale de l'endettement accumulé depuis 1971. 

L'organisation de la zone euro et les statuts de sa banque centrale interdisent une des voies d'élimination de ce surendettement (la monétisation et un certain niveau d'inflation). Le système monétaire international des changes flottants interdit largement la solution d'une croissance concertée.

Le monde se met donc en place pour une réduction générale de la dette par la perte directe, par la faillite. C'est le chemin de la dépression et de la guerre économique.

Sans remédier aux défauts structurels de la zone Euro et sans refonder une coopération internationale basé sur un système de changes concertés, il n'y a pas de solution.

Nous sommes dans la même situation qu'après guerre où il fallait éliminer collectivement  une masse de dettes nées du conflit. Nous y sommes parvenus en moins de 15 ans, avant de repartir dans un dérèglement majeur et l'absurde système des changes flottants. Les modalités de Bretton Woods  ont permis de sortir du gouffre.

On ne veut ni changer le système de Masstricht ni revoir le système monétaire international.  En dépit des chants de victoire qu'on entend après l'accord de faillite masquée en Euroland, on n'échappera pas à une aggravation de la situation globale. Alors que tout était en place pour une croissance mondiale concertée.

2012 : l'année de tous les dangers

Comme en rugby, le scénario de la crise connait ses temps faibles et ses temps forts.  2010, comme nous l'avons déjà écrit,  était un moment d'illusion. La reprise artificielle liée à des plans de relance massifs a masqué la gravité des faits  : un endettement partout monstrueux entraînant la faillite virutelle des banques et des états. 

Les dirigeants du G.20 ont cru qu'il suffirait "de rassurer l'épargnant" , de sauver les banques en leur permettant de faire rouler leur paquet de dettes, et d'amorcer des réformes sur des points mineurs pour que la crise soit en quelque sorte suspendue.

Chacune des deux  grandes puissances a essayé de se débarasser du fardeau en haussant les épaules et en se pensant plus fort qu'il n'était. Les Etats-unis étaient heureux de mettre l'Euro sous pression afin de retrouver toute la puissance exclusive du dollar.  La Chine se sentait assez forte pour maintenir des taux de change historiquement au plus bas vis à vis de l'Europe et à peine réévaluée par rapport au dollar.

Bien sûr ni l'un ni l'autre de ces grands pays n'avaient l'esprit complètement libre.  Les Etats Unis se savaient vulnérables à un effondrement de l'Euro.  La Chine se savait vulnérable àun effondrement du dollar.

L'Europe, quant à elle, était en proie au désamour des peuples, aux défauts structurels de l'Euroland et à l'inorganisation complète de ses institutions, à la fois en compétition et impuissantes, miracle du traité de Lisbonne signé en franchise de l'opinion des citoyens.   Qu'elle ait servi de "zones d'ajustement" n'est pas surprenant. 

Ce que personne n'a bien vu, c'est que la reprise de l'économie des échanges commerciaux internationaux n'a pas eu lieu en 2011.  L'asthénie presque complète du commerce mondial (on finira l'année sans doute autour de +5% , alors qu'on espérait 7% et que le taux de croissance normal devrait être entre 10 et 15%) )a été masquée par les effets de différents plans locaux. La Chine a débridé son crédit intérieur provoquant de l'achat d'équipement en Allemagne et pour le reste converti une partie des dollars engrangés en constituant des réserves et en  faisant monter les cours de matières premières.  

En vérité il n'y a eu aucune reprise saine nulle part. 

Les Etats-Unis ont découverts qu'il y avait un plafond à l'endettement indéfini.  Ils ont passé toute l'année avec un chômage à près de 10%, une réalité qu'ils n'avaient pas connu depuis les années trente.  Le modèle de rechange n'est pas apparu. Ils savent que si la Chine garde sa monnaie collée au dollar et si l'Europe explose ils entrent dans une récession de longue durée.

Les Chinois n'ont aucune des structures économiques qu'il faudrait pour gérer sainement une reprise de leur économie intérieure.  Ils continuent de compter sur l'accumulation mercantisliste de dollars en contrepartie  du bradage de leurs ressources infinies en hommes.  L'économie publique chinoise est largement basée sur  la corruption et l'argent de la corruption vient principalement de ce que les bureaucrates tiennent : les permis de construire.  La relance a entraînée une bulle des dettes des collectivités locales et une flambée immobilière excessive. 
 
Certes les entreprises mondialisées ont continué à investir  dans "l'usine du monde" de peur  de perdre toute chance d'être "leader sur son marché". Mais en réduisant drastiquement la voilure ailleurs  et en rachetant massivement leurs actions.  

L'Europe a constaté que la Commission était non pas le ferment de l'Europe Uni mais un dispositif bureaucratique anti-état, indifférent aux conséquences des politiques de laisser faire intégral  qu'il promeut .   L'assemblée européenne s'est révélée un "machin"  incapable d'être le creuset de la moindre politique économique.  Ces deux institutions ont été les deux grandes muettes européennes pendant toute la crise.  On ose presque dire : tant mieux, tant elles ne sont là que pour produire du "politiquement correct"  anti national. 

Le couple franco-allemand, en tension depuis longtemps,  du fait du laxisme français et du mercantilisme allemand,  et la BCE empêtrée dans des objectifs exclusifs de  stabilité des prix  n'ont pas véritablement de politique. Ils veulent conserver.  Conserver l'apparence du succès de l'Euro. Conserver l'Euroland.  Conserver leur banques. Conserver l'épargne des déposants.  Pas de grandes mesures. Du conservatisme prudent et des opérations images rassurantes. 

L'ennui c'est que la Grèce ne peut  s'en sortir par une déflation à caractère atomique.  L'ennui c'est qu'à défaut de réformes sinon de pure forme ou de constructions en papier à peine glacé, on résiste mal à une tempête internationale qui n'est toujours pas calmée.

Qu'attendre alors du G.20 de Cannes ? Les Etats Unis attaquent la Chine. La Chine réplique. L'Europe dit qu'elle veut garder le statut du dollar et qu'elle ne veut pas indisposer la Chine.

Partout le désastre des monnaies flottantes est patent mais il ne faut surtout pas aborder la question. Parlons environnement. Parlons taxes nouvelles dopées verbalement sous le vocable de "ressources innovantes".  D'un coup de baguette magique en ne faisant aucune autre réforme qu'une taxe sur les opérations financières l'économie et la planète seront sauvées pour toujours.

En fait chacun fera ce qu'il veut en attendant...en attendant quoi justement ? Un miracle spontané ?  L'effacement miraculeux de la dette sans conséquences sur l'activité ? La continuation de systèmes inefficaces et dangereaux  qu'on ne veut surtout pas toucher dans le bonheur et la prospérité ?

Surtout ne pas perdre la face. Surtout donner le sentiment que tout est organisé. La faillite de la Grèce sera donc déguisée en triomphal succès de la coopération internationale. Alors même que les Etats-Unis refusent de doter le FMI pour qu'il continue à violer son rôle statutaire qu'il n'exerce plus depuis 1971.

Le rôle théorique mais aussi statutaire du FMI  était d'éviter les mercantilismes et les laxismes monétaires et d'agir pour permettre à un pays en difficulté de balances de paiements de ne pas mettre tout le système par terre par une déflation excessive.  Il ne le joue pas. A la place on tente de lui faire assumer le rôle de banquier de dernier ressort des états surendettés !   Sur quelle base théorique ?  Le refus américain n'est pas totalement sans fondement.

Déçus les européens veulent faire une banque européenne de soutien aux pays endettés.  Mais statutairement la BCE ne peut pas jouer son rôle normal en cas de graves difficultés de financier de cet organisme.  On ne peut rien monétiser des dettes que cette banque fera.  Donc on ne peut qu'accroître la dette pour règler une question d'excès de dettes ou faire payer par les impôts les citoyens qui ne comprennent pas qu'on les rende solidaires de cigales irresponsables.

Rien de tout cela n'a de sens.  Tout le monde vit d'expédients.  En attendant la bourrasque suivante.

Le plus curieux c'est que l'économie réelle internationale commence à se réveiller, alors que tous les indices qui arrivent concernent le passé. C'est traditionnel : on commente toujours ce qui s'est passé il y a six mois ou un an. Prévoir le présent reste l'exercice le plus difficile !

L'aspect le plus navrant de la situation est qu'une réforme de fond faite maintenant accélèrerait le mouvement et permettrait d'entrer dans une phase de consolidation.   C'est maintenant qu'il faut faire les réforme nécessaires.  L'erreur des premiers G.20 qui n'ont rien réformé  est encore rattrapable. Mais une nouvelle erreur provoquera un ensemble de réactions qui peuvent nous envoyer pour le coup dans la dépression de longue durée.

Nous n'avons jamais voulu jouer les Cassandre ici au Cercle des économistes e-toile.  Nous avons préféré le débat autour des causes réelles des difficultés et l'examen des solutions rationnelles qui sont à portée de main.  Mais si on reste dans l'état de catalepsie mentale associée à un bras de fer politique entre les acteurs majeurs, la dépression est au bout. 

Surtout que les élections s'approchent partout et que la tentation du n'importe quoi est grande.  On l'a bien vu lors des débats pour la primaire socialiste en France.  Et l'impatienc e des peuples grandit qu'il ne faut pas confondre avec les petits cris aigus des "indignés".

On peut craindre qu'il ne se passe rien à Cannes durant un nouveau G.20 de façade.  Mais l'absence de mesures se fera sentir en 2012 qui devient l'année de tous les dangers.  Alors qu'elle aurait du être la première année de franche reprise spontanée des affaires dans  un cadre monétaire international et européen rénové.

Emmanuel Todd : l'ethnographie instrumentalisée en économie

L'anti européisme est à la mode et les tenanciers de ce  fonds de commerce commencent à être nombreux. Emmanuel Todd a  le privilège, au moins sur les plus récents, d'une certaine antériorité. Fin de l'Euro, imposition de barrières douanières, ses thèses sont dans le ton d'un moment où la perspective d'avoir à "payer pour la Grèce" prend les résonances du "mourir pour Dantzig" d'avant guerre.  

On connait Emmanuel Todd pour ses nombreuses apparitions dans les débats télévisés. Sombre, habité, volontiers excessif et même, souvent, carrément insultant, il se veut intransigeant. Pourquoi ? Il pense sa démarche morale et scientifique. Il est rare que ce mélange n'aboutisse pas à certains excès. Cette violence verbale ne nous gênerait pas si la qualité du fond était à la hauteur des moyens dialectiques mis en œuvre. Il est si difficile en France de dépasser certaines conventions, notamment dans les médias qu'on se demande comment on peut se faire entendre sans crier un peu.

En un mot : oui pour frapper fort à condition de frapper juste.

Nous avions pour notre part un a priori plutôt favorable aux thèses de l'auteur. On sait que nous ne défendons le libre échange que dans le cadre de règles forts précises qui si elles n'existent pas  laissent le champ à des effets indésirables. Nous sommes de ceux qui inlassablement ont défendu le tarif extérieur commun de l'Union Européenne et la TVA sociale. On sait que nous considérons que la construction de l'Euro a été faite sur de mauvaises bases et qu'il importe d'apporter des réformes fondamentales.

Notre préjugé était d'autant plus favorable que, semble-t-il, nous partageons avec E. Todd le même respect pour Alfred Sauvy et l'importance des dimensions démographiques sous-jacentes dans les faits sociaux en général et en économie en particulier. Nous ne pensons pas en effet que l'économie soit la seule résultante des comportements individuels rationnels des "agents". La société est traversée de forces diverses qui jouent un rôle majeur.

Que l'on mette à profit des connaissances sociologiques et ethnographiques pour tenter de donner des clés d'interprétation voire de réorganisation de notre monde ne nous choque pas le moins du monde.

Comme en psychologie, l'ennemi de ce genre d'approche est le simplisme. Pour avoir lu et relu "L'illusion économique", dans la version actualisée (Folio actuel- avril 2008) du livre de 1999, nous sommes obligés de le constater : les raisonnements sont courts, désespérément courts.

On ne peut certainement pas résumer en deux mots la pensée de l'auteur. Disons simplement que pour lui il existe des forces  subconscientes et inconscientes qui agissent sur la longue durée  et contre lesquelles il importe de ne pas lutter. Le noyau de la doctrine porte sur la distinction entre famille souche et famille atomique ou moléculaire ou "nucléaire absolue", les trois expressions cohabitent, entraînant la création de deux capitalismes, la capitalisme souche  et le capitalisme individualiste.

L'Euro en mélangeant sous une même monnaie les deux structures ethnographiques antagonistes serait voué scientifiquement à la catastrophe.  Et voilà pourquoi la marquise est malade !

Todd ajoute aux lois de Mundell sur les zones monétaires optimales   la condition ethnographique de la structure familiale homogène, ou souche ou atomique. Nos lecteurs savent les réserves que nous faisons à la théorie de Mundell : elle suppose le problème résolu.  La seule vérité incontestable en matière de monnaie unique est qu'elle n'est possible qu'au prix d'une force centrale politique forte. Si elle existe le système se moque à peu près complètement de l'ethnographie familiale. L'URSS a imposé le Rouble pendant des décennies à toute ses composantes sans trop se soucier d'ethnographie. De même il faudrait être un champion du microscope sociologique pour savoir si toutes les tribus qui utilisent le Franc CFA sont de type atomique ou souche.     

Tout le problème avec ce livre, est qu'il affirme plus qu'il ne prouve.

Il est arbitraire dans ce qu'il présente comme scientifique, il est banal dans le reste.

Alan Greenspan, il y a deux jours sur la chaîne CNBC a expliqué qu'au départ il ne croyait pas à l'Euro, puis qu'il avait été sidéré de voir que cela fonctionnait, qu'il est aujourd'hui surpris que cela ne fonctionne plus, tout en notant que la crise actuelle est celle des pays endettés et non pas celle de l'euro,  et qu'il se demande si un euro nordique ne serait pas  plus crédible parce que culturellement les nordiques raisonnent en économie de façon plus semblables. L'idée est effroyablement banale. La Suisse, l'Allemagne, la Suède et la Hollande ont traditionnellement recherché une monnaie forte.  Ils pourraient avoir une monnaie unique. L'ennui c'est que et la Suisse et la Suède sont hors de la zone Euro.  Pas de chance.  Et les Allemands et les Hollandais sont de plus en plus hostiles à l'Euro.

Ceux qui pourraient faire une monnaie unique ne le font pas avec leurs partenaires "culturels" ou "ethnographiquement homogènes" comme on voudra et s'accoquinent avec de vilains canards qui "trahissent leur nature".

"Comment la France, lieu de naissance de l'une des grandes traditions libérales, décontractée dans sa gestion monétaire jusqu'au début des années 80, a-t-elle pu changer de camp, abandonner l'individualisme du monde atlantique pour suivre les disciplines de l'Europe centrale ?"

Quand on connait l'histoire du Franc, de Napoléon à Poincaré, puis du Bloc-or des années 30  on rira de cette affirmation de "décontraction monétaire".  Le "sado-monétarisme" est une tradition française ancrée.  La frénésie monétaire inflationniste  a commencé en 1934 et s'est arrêté en 1974 faute d'efficacité.  Cela n'a guère de rapport avec le caractère souche ou atomique de la famille française !

A trop prouver on ne prouve rien.  De nombreuses descriptions de dysfonctionnements sont exactes mais ils sont quasiment toujours expliqués par de mauvaises causes.

Par esprit de système l'auteur a construit une rationalisation ex post avec de petits cordages et de grosses ficelles.

Comment s'étonner qu'on lie le tout par l'outrance verbale ? Quand les idées sont branlantes il faut un principe d'autorité pour les faire tenir ensemble.

Eructation n'est pas raison.  

L'absence de finesse de l'analyse commande la lourdeur des adjectifs et des néologismes : "Antinationisme", "pensée zéro" ou mieux encore "noyau mou de la pensée zéro", "combine politique", "passivisme","frénésie panglossienne d'acceptation de tout ce qui arrive", "purée globale", "germanolâtrie" , "attitude française névrotique"…

"Marx", écrit l'auteur, "aurait détesté la pensée zéro".  Nous voilà bien tristes. Si la suite n'était pas formidablement porteuse d'espérances : ""La masse placide qui règne sur la société, nos 20% de privilégiés du diplôme et du revenu" sera bientôt pulvérisée par "les masses", les autres, les vraies.

Tout cela parce que nous n'avons pas compris pauvres Français que bien que nous ayons une forte composante de famille souche notre patrimoine ethnographique aurait du nous conduire aux changes flottants et non à l'Euro, au protectionnisme et non au libre échange.  Alors que l'Amérique, elle, conforme à la nature nucléaire de sa famille,   "a cessé de fabriquer de la frustration économico-culturelle"(sic: parlons en aux manifestants "indignés" devant Wall Street !).

Arrêtons-là : on aura compris qu'on se trouve dans le domaine de la diatribe plus que de la réflexion scientifique.

C'est dommage. Car de nombreux faits sont bien exposés et de nombreuses attitudes clairement analysées. L'important est de ne pas se tromper sur l'explication des mécanismes et dans le choix des solutions efficaces. Top d'approximations gâchent la démonstration qui ne se trouve  relevée ni par le galimatias pseudo scientifique ni par l'injure.

Tout en partageant beaucoup des observations faites, nous préférons aller à l'essentiel : déterminer les mécanismes fondamentaux ; aller aux solutions concrètes.

Chacun sa voie.

 

Didier Dufau pour le Cercle des économistes e-toile.



La "victoire" à la Pyrrhus de J.C.Trichet

 

M. Trichet quitte la présidence de la BCE sur un triomphe : l'inflation sous son mandat n'a pas dépassé 2,1%. Il a raison de pavoiser : c'était son seul objectif statutaire.

Tout autour, ce n'est qu'un champ de ruines. Les bourses sont effondrées, les banques en faillite, les états asphyxiés par leurs dettes, les chômeurs partout, la peur enveloppant l'ensemble.

Le seul contraste entre l'objectif atteint de la BCE et la désolation de l'Euroland devrait faire réfléchir.

Il doit y avoir une erreur quelque part !

Des deux côtés de l'Atlantique on a cru que des monnaies administratives flottantes gérées par des banques centrales indépendantes seraient bénéfiques si ces dernières contenaient les prix  à la consommation dans des limites raisonnables. 2% d'inflation est considéré comme raisonnable.

Cette idée est fausse. Alan Greenspan l'a reconnu. Cela aurait été a la gloire de JC. Trichet de le reconnaitre aussi.

Etats, banques, monnaie,changes, commerce extérieur, balance des paiements forment un tout. L'objectif global raisonnable est  le plein emploi dans une économie en bonne santé. Dissocier les objectifs et les moyens est une sottise. Avoir globalisé les institutions en découplant les politiques était une erreur majeure. 

Reconsolider les politiques à l'échelon national ne donnera rien.  Il faut donc reconsolider a l'échelon européen et mondial.

La consolidation mondiale ne peut se faire qu'autour d'une monnaie internationale étalon et de changes concertés. La consolidation européenne ne peut se faire qu'en coordonnant budgets, changes, crédits et monnaies.

Coller au statu quo dans la morosité de l'entêtement ne mènera a rien.

 

 


Que faire ?

Sur la nature des mesures à prendre, il n'y a guère de difficultés. Sur la faisabilité politique de leur mise en œuvre, rien n'est joué.

La crise a révélé trois défaillances.

A l'échelon mondial, le système de monnaies administratives dégagées de toutes référence à un étalon quelconque, mais censées trouver leur valeur externe par le jeu de mouvements de capitaux totalement débridés  et maintenir leur valeur vis-à-vis d'un indice de prix (ou d'un groupe d'indices de prix disparates)  par la grâce d'une banque centrale indépendante  dont l'objectif principal est cette seule stabilité, a montré qu'il ne fonctionnait pas.  

En Europe la construction de l'Euro s'avère bancale et les distorsions de toutes natures qui s'y exercent rendent ces défauts rédhibitoires.

En France, la politique du chien crevé au fil de l'eau  qui par facilité ou impuissance a vu depuis 1971  les prélèvements passer de 35 à 45% du PIB, la dette d'état grimper  de 5% vers les 100% du PIB et la dépense publique dépasser les 55% du PIB  ne pourra pas être poursuivie.   Nous ne passerons pas à 55% de prélèvements, à 200% de dette d'état et à 65% de dépenses publiques par rapport au PIB !  Mettre à la cape dans la tempête ne suffira pas.

Il faut donc réorienter radicalement la politique française, restructurer la zone Euro et réorganiser le système monétaire mondial sur des bases nouvelles. Ces trois mouvements doivent être synchrones. Une politique purement française n'a aucune chance. Restructurer l'Euro ans changer l'organisation générale des monnaies dans le monde est quasiment impossible.  L'idéal serait de réformer le système monétaire international puis de restructurer l'Euroland puis d'ajuster les politiques proprement françaises, chaque réforme cautionnant l'autre.  

La réforme du système monétaire international passe par le retour à un étalon collectif mondial. Il faut rendre les états responsables de la conservation de la valeur de leur monnaie vis-à-vis de cet étalon et de l'équilibre de leurs balances extérieures. Seules les politiques étatiques peuvent agir suffisamment fort et avec la nécessaire variété de moyens pour atteindre cet objectif. Les banques centrales sont impuissantes à elles seules à gérer la stabilité externe des monnaies.  

Il faut un esprit de coopération internationale pour réussir cette mutation. La guerre des systèmes ne mènent à rien.  Faute d'un leader incontestable comme les Etats unis en 1944, la solution est plus difficile à trouver.  Les Etats Unis perdront de leurs privilèges ; la Chine ne pourra plus accumuler des excédents monstrueux. Mais la poursuite de la crise et son aggravation n'est pas la solution. Si la Chine veut perdre son trésor accumulé, tout en connaissant une crise financière interne incontrôlable, qu'elle continue comme maintenant.  Si les Etats-Unis veulent se retrouver ruinés, sans industries, et avec un chômage de masse durable, qu'ils continuent comme maintenant.  En fait l'intérêt bien compris de tous est que la désorganisation malsaine actuelle cesse et qu'on crée un système où les doubles pyramides de crédits ne soient plus possibles et où les déséquilibres massifs de balances commerciales ou de balances de paiements ne peuvent plus perdurer.  

Dès que ces décisions structurelles seront prises les entreprises retrouveront aussitôt un horizon et la panique générale sur les monnaies, les banques  et l'épargne cessera.  Il sera possible de commencer à amortir le surendettement global accumulé pendant les quarante années précédentes.
 
La réforme de l'Europe est plus complexe à imaginer compte tenu des deux options radicalement différentes qui s'affrontent. Le saut dans un fédéralisme pur,  haï des peuples et qui serait un simple acte de foi (tel que Juppé l'a exprimé dans une récente interview) est une voie trop dangereuse pour être empruntée. Le démantèlement pur et simple de l'Euro n'est pas plus réaliste. Mais il faut agir puisque le statu quo s'avérera intenable.   

L'idéal serait qu'une fois la réforme internationale du système monétaire faite, l'Europe s'engage sur une gestion de parités fixes mais ajustables des principaux blocs qui la composent :  Royaume Uni, zone Euro, pays candidats etc. Dans la zone Euro une possibilité de sortie temporaire, avec restauration d'une monnaie transitoire gérée par la BCE, serait permise.  Les monnaies en transition ne seraient pas négociables sur le marché monétaire et la transition serait gérée par une tutelle européenne provisoire.   Ce mécanisme jouerait aussi bien pour les économies ayant un avantage compétitif  grossièrement surévalué par des politiques mercantilistes  ou pour celles qui seraient en déficit grave de compétitivité.  Une harmonisation plus poussée des politiques générales (budgétaire, sociale, règlementaire)  est nécessaire mais elle doit être conduite et pas seulement postulée par des normes. L'organisation de ce pilotage n'a pas une importance cruciale. Plusieurs formes sont possibles. L'important c'est qu'il y en ait une.

Le schéma idéal de réforme de l'Euroland intégrerait la Suisse, calant définitivement l'édifice en supprimant jusqu'à l'idée de spéculer contre l'Euro.  Un tarif extérieur commun serait remis en place notamment avec pour mission d'ajuster les décalages commerciaux excessifs ou de tenir compte des différences de réglementation. Ce TEC doit être défensif et non pas offensif. Il redonnera un sens à l'adhésion à l'Union, puisqu'il ne restera pas beaucoup d'espoir de croissance pour les pays hors Union, alors qu'aujourd'hui c'est l'inverse. La Banque centrale européenne se verrait attribuer un triple objectif : stabilité des prix ; stabilité des changes ; plein emploi.  

La France dans un tel cadre ne peut plus espérer continuer à produire un budget dont à peine plus que la moitié des dépenses soit couverte par l'impôt. Comme nous sommes au sommet de l'imposition possible cela passe par une rupture complète du schéma "prélèvements massifs - redistribution par subventions ou par niches".  Tous les secteurs économiques marchands actuellement financés par l'impôt doivent s'attendre à un assèchement  des financements publics. On ne peut pas à la fois financer la presse, l'agriculture, l'ensemble des activités culturelles, le transport, le bâtiment, diverses industries, la banque  etc.  Chaque secteur doit trouver son équilibre naturel hors de l'interventionnisme brouillon de l'Etat. L'anomalie qui veut qu'il y ait en France 25% de la population active dans des statuts protégés et peu productifs, là où nulle part on ne dépasse 20% doit disparaître.   L'action sociale doit être totalement repensée : des instances sociales unifiées doivent pouvoir au plus près du terrain jouer sur un panel de moyens pour aider temporairement les familles à passer une difficulté (fusion de toutes les aides au logement, aux études, au chômage etc., les instances d'instructions dans le cadre d'un budget global gérant au mieux les diverses possibilités).   La sécurité sociale  ne pourra plus financer aussi généreusement le petit risque. Les aides devront être recentrées et probablement fortement réduites. Les hôpitaux seront certes gérés à l'acte mais sur la base d'un budget régional unique et fixé. Le prix de l'acte pourra être ajusté pour rester dans le cadre du budget global.

Cet énorme redéploiement de ressources passera par une baisse massive de l'imposition globale après la phase initiale de reprise en main des finances publiques qui suppose de toute façon une hausse de la TVA et une baisse de même montant des charges sociales.

Au final Il faut récupérer 8 à 10 points de PIB.

La politique coûte trop cher en France. Il faut réduire le nombre de députés et de sénateurs, supprimer le Conseil économique et social et une bonne centaine d'observatoires ou de "machins" plus ou moins bucoliques. On doit interdire les cumuls de rémunérations publiques et plafonner les doubles rémunérations publiques et privées, aligner les impositions et les retraites publiques sur le reste de la population. Les régions doivent perdre toute initiative sur les recettes. Les dotations doivent venir de l'Etat et être calculées au prorata de la population. La région aura la charge exclusive de certaines prestations et s'organisera comme elle l'entend.  Elle ne pourra emprunter que dans le cadre de plans adoptés par le Parlement. Le département disparait. L'Europe ne pourra pas être mise à contribution pour financer les projets dont la responsabilité exclusive appartient à la région. La mise en application de politiques européennes ayant des effets en région sera gérée par le gouvernement.  Les municipalités devront se regrouper afin d'atteindre une taille critique minimale. Elles seront également dotées en fonction du nombre d'habitants et perdront le pouvoir de création de taxes spécifiques. Elles cesseront d'être bénéficiaires d'impositions affectées, à l'exception de la collecte de certains droits associés à l'exercice de différentes activités économiques sur leurs territoires.  Il va de soi qu'on oublie les réductions de temps de travail, les conventions dans ce domaine étant restituées au domaine de la négociation de branche  et la retraite passera partout à 67 ans pour le taux plein. Le SMIC redeviendra un SMIG. Les allocations chômages publiques seront plafonnées, à charge pour les entreprises et leurs salariés de définir des politiques particulières. Les stocks options seront réservées aux cadres de start-up. L'ISF sera supprimé. En revanche l'ensemble des rémunérations quelle qu'en soit la nature (salaires, revenus financiers, etc.) sera traité de façon identique.  L'impôt sur le revenu sera partiellement retenu à la source. La CSG et l'impôt sur le revenu ne seront pas fusionnés.

Ce plan ne prévoit pas de hausse des impôts dévolus à l'Europe. Il ne prévoit pas de taxe carbone sinon en élément du TEC. Il ne prévoit pas la couverture du "quatrième risque" laissé à la responsabilité des familles dans le cadre d'un régime général adapté (les sommes versées au titre de ce risque seraient déductibles de l'impôt sur le revenu et de la CSG à hauteur d'un maximum dépendant des conditions de revenu du bénéficiaire).

On constatera que ce plan n'est pas exactement dans les esprits en France. Le bal des prétendants socialistes a montré une absence à peu près totale de prise de conscience et de l'ampleur de ce qu'il faut faire et des points d'application vitaux des réformes nécessaires. Les Verts n'ont aucun diagnostic et aucune perspective sinon celle d'une décroissance malthusienne dans l'aigreur. La droite gouvernementale mène une politique qui contrairement à la "rupture" annoncée continue grosso modo le laisser-aller précédent et surtout ne comprend pas les enjeux globaux.  On tente de conserver ce qui existe en faisant un peu mieux. Et on est constamment dépassé par les évènements.

Inutile de dire qu'annoncer du sang et des larmes n'a rien de réjouissant pour un candidat à l'élection présidentielle ni pour le parti qui le soutient. La faisabilité politique du programme évoqué n'a rien d'une évidence.  Mais sans un cap clair et une volonté d'airain, comment progresser ?

Le blog du cercle des économistes e-toile

Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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