Joseph E. Stiglitz et "Le triomphe de la cupidité"


Avec ce livre, "Le triomphe de la cupidité" (LLL -  les Liens qui libèrent - éditeurs - Février 2010) , nous avons l'analyse d'un des ténors actuels de l'économie.

Disons le tout de suite, ce n'est pas la "Théorie générale" de Keynes. Les politiques n'y trouveront pas ce changement de cadre intellectuel qui avait entraîné une refonte complète de la manière de voir le rôle de l'Etat dans la lutte contre les crises et pour la prospérité générale.  En revanche, l'esprit acéré de l'auteur et sa culture économique lui permettent de balayer des pans entiers de l'histoire économique récente et de trancher quelques débats.

Pour le Cercle des Economistes E-toile, c'est aussi l'occasion de confronter ses propres analyses publiques avec les réflexions d'un des rares prix Nobel  dont les honneurs ne sont pas totalement usurpés.

Ce premier article donnera un avis général sur le livre. Les deux suivant examineront ce qu'il faut penser de son explication de la crise et  des réformes à apporter au système bancaire, les deux questions qui font l'objet des développements les plus importants.


J. Stiglitz ne s'est pas totalement élevé au niveau des enjeux. Son livre souffre de quatre défauts chez lui traditionnels :

* Une certaine tendance au narcissisme.  L'auteur a une haute idée de lui-même, en même temps qu'il considère ses pairs comme des nains englués dans le "consensus de Washington". Il se met en scène parfois abusivement. Il prétend avoir prévu la crise. Ce n'est pas vrai. Il a critiqué inlassablement le système et il a été conforté par les évènements. Ce n'est pas exactement une prévision. N. Roubini qui manque certes d'une vision économique globale avait, lui, fait une prévision très précise  qui s'est révélée opérationnelle. J. Stiglitz s'est contenté de répéter ses philippiques permanentes depuis 20 ans contre Wall Street, la  FED et le FMI, sans donner une véritable analyse prévisionnelle : nature de la situation ; déroulement de la séquence ; intensité de la crise ; date de l'explosion etc. Sa petite déviation narcissique entrave son discours en le tordant vers le pamphlet répétitif. Admettons cependant que le conformisme ambiant et la force médiatique de certains acteurs imposent qu'on tape longtemps sur les mêmes sottises. Dans cet exercice J. Stiglitz est inlassable...

* L'américano centrisme.  Nous avons quelques scrupules à insister sur ce point car l'auteur est sans doute l'économiste américain qui a le plus de connaissance du monde extérieur. Son livre reste centré sur l'opinion américaine à travers ce qui s'est passé aux Etats unis. L'avantage est une excellente description de l'histoire économique récente  des Etats Unis. L'inconvénient est une certaine fragilité  dans ses analyses de la situation globale.  Ce défaut se conjugue avec le précédent : J. Stiglitz s'est manifestement convaincu que puisque la crise était américaine, sa pensée, très critique des politiques suivies et donc assez marginalisée, allait pouvoir y devenir dominante. Cette ambition n'a pas d'intérêt pour l'observateur non américain. En revanche il est utile d'étudier si les critiques faites au système américain s'appliquent en Europe et particulièrement en France. C'est ce que nous ferons dans les deux articles suivants.

* L'insuffisance théorique en matière de système monétaire international.  Cette lacune est traditionnelle en économie où le champs des relations monétaires internationales est une jolie friche soigneusement non entretenue. Il faut attendre la page 365 pour voir enfin surgir du néant les questions monétaires internationales. Leur rôle crucial dans l'explication de la crise n'est pas compris. J. Stiglitz se contente d'une analyse très superficielle de la question des réserves monétaires internationales, en lançant des idées générales appuyées sur peu de véritables analyses.

* Le militantisme politique. J. Stiglitz se "pose en s'opposant" depuis bien des années. Il symbolise aux Etats-Unis une certaine forme de posture "de gauche" opposée à la politique de G. Bush, à celle de Milton Friedman et favorable à un tiers-mondisme certes très différent de sa variante marxiste française, mais plutôt rare aux Etats Unis.

Le titre de l'ouvrage révèle le moteur pamphlétaire qui anime l'auteur. La cupidité, c'est tout de même un peu faible comme explication de la crise. A bien des moments on sent une certaine outrance et la volonté de faire coller les faits à la posture à laquelle il se tient depuis longtemps et qui constitue son image dans les medias.

Ces défauts ne sont pas tels qu'ils fassent perdre tout intérêt aux démonstrations de J. Stiglitz.

Comme toujours avec lui, on sort à demi convaincu.

La bonne moitié vaut la peine.

Didier Dufau pour le cercle des économistes E-toile.

Jean Claude Trichet, prisonnier d'un système et des traités.

Il fallait bien qu'il sorte du silence et se présente devant les foules apeurées : la spéculation attaquait la Grèce donc l'Euro. L'Euro, c'est lui, Jean Claude Trichet, l'homme qui a reçu le prix "de la carpette anglaise" pour s'être présenté comme n'étant pas français lors de son intronisation à la tête de la BCE. Cette fois il lui  fallait affirmer qu'il n'était pas grec non plus.

L'interview sera exactement la même que les précédentes. Tout alla bien jusqu'au question sur les devises et les cours de change. On vit alors le dos se vouter un peu, les yeux se rapprocher, les mains se joindre, la bouche devenir un peu torve. On imagina que les fesses se serraient aussi. Il fallait y aller : il y alla.

Il asséna avec énergie que M. Geithner avait affirmé que le dollar devait être une monnaie forte, que cela lui allait très bien et qu'il n'en dirait pas plus. On l'interrogea sous plusieurs angles. Rien n'y fit. Après avoir répété avec force "vous avez entendu ce que j'ai dit, j'ai été très net", il se contenta de ne rien dire du tout, comme d'habitude. Après tout les silences font partie de la musique et sont souvent indiqués sur les partitions. Il y en a plein dans la partition de la BCE, des silences.

Que voudriez-vous qu'il réponde ? La BCE n'a qu'un seul objectif : maintenir la hausse du niveau des prix pas trop loin de 2%. Le reste ? Ce n'est pas son problème. Revoir SVP le traité de Maastricht.  Le traité institutionnalise une vision anglo-saxonne, friedmanienne, de la monnaie.  Les mouvements de capitaux sont libres. Les devises flottent en fonction des pulsions des opérateurs. Les banques centrales, indépendantes des pouvoirs, veillent à maintenir le niveau des prix dans une dérive limitée,  un point c'est tout. Et c'est François Mitterrand, l'homme de la rupture avec le capitalisme, qui a fait voter cela aux Français...


L'Europe comme d'habitude a mis la charrue avant les bœufs et bien sûr, les bœufs marchent sur la charrue et la cabossent. Alors les meilleurs voix, comme celle de M. Balladur dans un grand article, se font entendre pour exiger que ce qui n'avait pas été fait il y a 20 ans doit être fait maintenant.  Il faut former un gouvernement économique européen.


Mais alors, M. Trichet aurait tort ? Il a expliqué dans sa conférence de presse que le gouvernement économique existait : c'était le traité de Maastricht pour la charte et l'Eurogroup pour l'application de la charte.  Il suffisait que l'Eurogroup impose à la Grèce et aux autres le respect des engagements pris par les états pour que tout aille bien.


La politique économique des états repose sur trois pieds : la monnaie, les changes et le budget. Depuis Maastricht, la monnaie est dans la main de la BCE, le budget reste dans celle des états pourvu qu'ils respectent la charte (3% et 60% du PIB pour les déficits publics et l'endettement respectivement). Les changes sont à l'abandon. C'est un terrain vague. Un "res nullius". Une zone de non droit.  


La France vient de perdre un énorme marché : leur projet de centrale nucléaire à Abu Dhabi coûtait 35 milliards de dollars contre 20 pour celui des Coréens. Ces derniers ont profité de la crise pour dévaluer de façon fantastique leur monnaie. Ils n'ont pas considéré que les changes étaient une vache sacrée. Résultats : la perte de dizaines de milliards pour la France. Un exemple parmi mille autres.


La politique doit nécessairement avoir comme objectif principal le plein emploi et la croissance. Chaque état est comptable devant son peuple  de ses résultats sur ces deux sujets majeurs. Faire la leçon à la Grèce ou à la Lettonie ou à l'Islande et leur demander de sombrer dans la déflation, une solution théoriquement efficace mais socialement inacceptable est une erreur majeure.


La première urgence est de revenir à un système où les Etats sont responsables de leurs changes et de leurs balances extérieures. C'est la conditions sine qua non du retour à un minimum de stabilité dans le monde. S'il faut pour cela brider la course folle des capitaux flottants, cela n'a aucune importance.


Pour l'Europe, le seconde urgence est de faire un choix définitif. Si on considère que la BCE gère une monnaie commune alors il faut bien une instance responsable de la prospérité et de l'emploi en Europe qui jouera sur les budgets, les changes et l'inflation pour atteindre ses objectifs principaux. Pourquoi sur les changes s'ils sont fixes ? Parce que les changes doivent être fixes mais ajustables en fonction des nécessités.  Cela a très bien marché pendant les "trente glorieuses". Soit on défait l'Euro et on restaure la souveraineté monétaire de chacune des composantes de l'Euroland. La transition risque d'être catastrophique. Elle le sera tout autant si la spéculation actuelle réussit à casser l'Euro.


En tout état de cause il faut flanquer à la poubelle l'idée que les changes n'ont pas d'importance et que la finance doit être libre dans un système totalement déséquilibré et fou de changes flottants et de spéculation tout azimut.


Si l'Europe renforce son union alors elle doit peser de tout son poids pour une réforme préalable  du système monétaire international. Le levier : un système de taxes qui sanctionnerait les dévaluations génératrices de déséquilibres extérieurs. Jusqu'à ce que tout le monde comprenne qu'il faut en revenir à des échanges internationaux équilibrés et donc à une gestion collective d'un espace de changes fixes mais ajustables.
En revanche faire de la relance de l'Europe fédérale alors que des peuples européens commencent à vomir la potion de la déflation, c'est de la pure folie.


La politique européenne ne peut se dispenser d'avoir une pensée économique et une vision du système international des changes.  Affaiblir le politique sans aucune vision des structures  économiques nécessaire est plus qu'un contresens, c'est une faute.  La pensée doit précéder l'action après avoir féconder les organisations.



Sylvain Dieudonné pour le Cercle des économistes e-toile.

Quel nom donner à la crise économique en cours ?

Pour qu'un événement important prenne sa place dans l'histoire, il lui faut un nom. Quel nom donner à la crise qui s'est déclenchée avec le blocage du marché interbancaire en juillet 2007, s'est approfondie avec la faillite de Lehman Brothers à la mi septembre 2008 et a entraîné une vaste récession mondiale dans le monde entier en 2009 ?  On dira : attendons un peu : seul le recul historique permettra de vraiment fixer la nature de la crise et donc son nom.

Le besoin d'identification n'attend généralement pas. Les médias ont besoin d'un nom. Les économistes ont également besoin de comparer des périodes historiques de crise économique. Ne pas avoir de nom rend les choses pénibles. Le besoin est si pressant qu'en général un nom s'impose sans savoir qui l'a vraiment choisi. Et il est souvent mauvais. La tentation médiatique est d'associer une crise économique et un évènement extérieur que tout le monde se rappelle.

La crise de 1973-74 fut appeler "la crise du pétrole" puis "la première crise du pétrole", parce que la guerre israélo-arabe avait entraîné une réaction de pays producteurs de pétrole particulièrement virulente. En fait la crise avait commencé bien avant cette hausse et ne peut s'analyser de bonne foi aujourd'hui que comme la première crise du dollar flottant, la baisse extrême du dollar ayant, associée au prétexte de la guerre, justifié la hausse des prix du pétrole à des niveaux antiéconomiques qui ont profondément aggravé la situation.

 La crise de 1992-1993 fut associée à la guerre en Irak, comme d'habitude à tort, mais finalement ne reçut aucun nom qui soit resté dans les mémoires. Pourtant c'était la plus grosse récession depuis la guerre. Elle resta incomprise et innommée !  La crise de 98 fut appelée, totalement à tort, "la crise des pays émergents".  Le nom vint des Etats-Unis qui considérèrent de façon inique et malsaine  qu'elle était due à des régimes pourris de "cronies". En fait tout le monde voit aujourd'hui que c'était une crise des changes flottants et de la spéculation associée qui a vu, après une poussée spéculative excessive sur des marchés extérieurs, les capitaux flottants se rapatrier à toute vitesse vers les Etats Unis, entraînant la catastrophe  dans toutes les économies neuves qui avaient été dopées par un endettement excessif crée artificiellement par la spéculation financière internationale dans un environnement de changes flottants.  Certains l'avaient appeler un temps "la crise de Kobé", le tremblement de terre de Kobé ayant entraîné  la première crise de confiance (qui mit par terre les spéculations du trader fou de la Baring) qui se généralisera par la suite : toujours cette bonne vieille tendance à expliquer tout par un "fait de Dieu" :  accident, guerre, tremblement de terre, épidémie...

La crise démarrée par l'effondrement des valeurs boursières liées au NTIC, et qui se développa en une récession de moyenne importance fut  appelée "crise des NTIC" ou "crise des nouvelles technologies".  Ce ne sont évidemment pas les nouvelles technologies qui sont la cause de cette récession et  la récession ne fut pas que boursière.  Ce fut une vraie récession mondiale. On ne retînt que le plus spectaculaire, comme d'habitude.

Si on remonte un peu plus haut dans le temps on voit des conflits de dénomination assez gênants. La "crise de 1929" est maintenant généralement appelée "la grande dépression" alors que ce nom avait été donné à une période particulièrement difficile de la fin du 19ième siècle, à partir de 1975 jusqu'à pratiquement l'an 1900.

A l'idéal, les grandes crises devraient être nommées en fonction de leur cause principale, ne serait-ce que pour rappeler que les mêmes causes ont souvent les mêmes effets.  Quand ce sont les vraies causes. La terminologie de "seconde crise du pétrole" est tout aussi fausse que la première : il y eût bien une hausse massive des prix du pétrole, mais aucune crise mondiale d'importance en 1978 !   

Dans cet esprit, il faudrait dissocier les crises liées au cycle de 8-10 ans et les accidents qui ont leur logique propre et n'entraînent pas de récession mondiale généralisée. Pour s'en tenir au demi siècle passé, on trouve :

1974 : crise mondiale cyclique forte
1982-84 : crise mondiale cyclique faible
1993 : crise mondiale cyclique forte
2001-2002 : crise mondiale cyclique faible
2008-2009 : crise mondiale cyclique forte.


Et, dans ce schéma fort, se loge des crises particulières, généralement financières mais pas toujours :


- 1989 : crise boursière dite "des ordinateurs"
- 1996 (en France seulement) : crise liée au coup de massue fiscale d'Alain Juppé.  
- 1998 : crise du dollar et de la spéculation financière.

Les aspects structurels sont également importants. Depuis 1971 nous vivons dans un système de changes flottants et de monnaies totalement administratives.  Pratiquement toutes les crises citées ont une composante monétaire et financière forte.  La crise de 74 aurait du être appelée : "la première crise des changes flottants". Au moins on saurait qu'on est entré dans une nouvelle génération de crises pouvant se superposer au cycle.

Pour donner un nom à la crise actuelle, il faut également tenir un raisonnement économique.  Y-a-t-il eu une seule crise ou plusieurs crises emboîtées ? On voit bien le problème si on regarde les transes que traversent Wikipédia. La volonté de coller à l'actualité a entraîné la description de plusieurs crises : crise des subprimes, etc.
 
En fait, il n'y a qu'une seule crise. Nous avons déjà abordé, à chaud, cette question dans notre article "Une ou plusieurs crises".  

Alors comment l'appeler ? Joseph Stiglitz a proposé dans son dernier livre  (Le triomphe de la cupidité - LL Les liens qui libèrent, éditeurs- janvier 2010) de la nommer "La grande récession". Ce nom aura du succès dans la presse. Peut-être restera-t-il.

L'avantage de ce terme est qu'il règle justement la question de l'unicité ou de la multiplicité des crises. Il n'y a qu'une crise et Stiglitz le démontre très bien.

En fait, dans le détail,  il se trompe un peu. Comme d'habitude il ne convainc qu'à moitié. C'est son Karma !  Par exemple la première phrase de sa préface commence par : "Dans la Grande récession qui a commencé en 2008". En fait, s'il est vrai que la récession mondiale va s'établir en été 2008, la crise a commencé un an avant, en juillet 2007 avec le blocage du marché interbancaire qui va provoquer une vague de faillites bancaires pendant les douze mois suivants, le tout culminant avec le lâchage de Lehman brothers. Il l'admet un peu plus loin :  "J'ai regardé le monde glisser vers la crise en 2007".  Péché avoué est à demi pardonné.

Un autre point qui nous réjouit est qu'il signale avec raison que "l'universalité du problème indique qu'il y a des vices fondamentaux dans le système".  Il s'agit bien d'une crise du système global. Quel système ?  L'ennui des mots système et problème est qu'ils cachent la misère des raisonnements et la faiblesse du diagnostic. Ce sont des "mots valise". La phrase est sympa parce qu'elle marque bien qu'il ne s'agit pas d'un incident localisé. Elle est trop vague pour être utile.  Heureusement, la suite est plus précise : " La croissance reposait sur une montagne de dettes". Là nous sommes totalement d'accord ! C'est le fond de notre thèse.

L'inconvénient du livre, c'est que JAMAIS Stiglitz n'aborde  avec pertinence la question obligatoire du "comment". Comment cette dette a-t-elle été rendue possible ?  Là,  il dérive, comme d'habitude dans la poursuite de ses ennemis fantasmatiques personnels et on retombe dans le combat idéologique et le positionnement politique.

Stiglitz a un autre défaut : il n'a aucune vision du cycle de 8-10 ans, thèse commune avant guerre et que les économistes de sa génération a repoussé avec un pied négligent sous l'influence des keynésiens, très influents avec Samuelson et Hansen aux Etats Unis. Il mélange un peu tout : En citant l'étude de Luc Laeven et Fabian Valencis pour le FMI "systemic banking crisis : a new database" 2008, il dénombre 124 "crises" depuis 1970 ! Ce qui revient à ne plus rien distinguer du tout et à noyer le poisson.  Toutes les crises financières n'ont pas la même gravité et leur association avec une récession mondiale doit être pris en considération. Ne pas le faire revient à tout mélanger et à ne rien discerner, même si cela permet de faire un procès global à Wall Steet.  

En revanche nous buvons du petit lait quand il écrit : "La seule surprise de la crise économique, c'est qu'elle ait tant surpris. Pour quelques observateurs c'était un cas d'école tout à fait prévisible et d'ailleurs prévus".  Merci de le reconnaître !  Ce qu'il oublie de préciser c'est pourquoi elle était prévisible. Son idée est que la finance mondialisée et dérèglementée était un fruit pourri qui ne pouvait que tomber de l'arbre et faire chuter l'arbre avec lui. On est dans l'idéologie et la grande querelle, pas dans  la technique économique. Roubini était plus précis : certains prêts étaient tellement aventurés et atteignaient grâce à des techniques de dissémination du risque de tels volumes  que l'explosion serait aussi sévère qu'inévitable.  Au moins il savait ce qui se passait au sein des banques. Quelques économistes vexés de n'avoir rien vu venir se sont plaints d'avoir été laissés dans l'ignorance de ce qui se passait dans les fourneaux de la finance internationale et ont immédiatement exigés des fonds pour la création d'observatoires plus fins. On ne se refait pas ! La limite de l'analyse de Roubini est qu'elle est justement bien trop partielle. Il voit la paille mais pas la poutre.


La crise est d'abord celle d'une accumulation mondiale d'un niveau de dettes privées et publiques intenables. Cette accumulation disproportionnée a une cause : la double pyramide de crédits de type Rueff-Allais.  Les techniques bancaires de diffusion du risque n'ont fait qu'amplifier un phénomène fondamental.  Les niveaux atteints étaient tels que tout devait éclater. Quand ? Lorsque le retournement du cycle se ferait. Il fallait donc guetter les signes du retournement conjoncturel global en même temps que l'évolution les bulles spécifiques.


Nous mêmes avons fixé le début de l'alerte au moment où les prix de l'immobilier ont baissé aux Etats Unis, à la fin 2006.  Compte tenu qu'on en était à la phase haute du cycle, le mouvement des affaires ne romprait pas immédiatement.  Nous avons simplement conclu que la rupture  aurait lieu plus tôt que ce que nous le pensions (notre prévision début 2006 était une récession en 2010).  Dès l'été 2007 nous avons annoncé une crise très sévère avec un basculement en septembre 2008 avec une année 2009 sinistre.  Notre bulletin de conjoncture du début de l'année 2007 conseillait de dénouer toutes les opérations immobilières au plus tôt et de ne plus investir en masse dans quelques projets que ce soit pour éviter d'être pris financièrement à la gorge lors de la crise.


Quand Stiglitz écrit : "la bulle de l'immobilier qui devait nécessairement éclater était le symptôme le plus évident de la "maladie de l'économie". Mais derrière ce symptôme il y avait des problèmes plus fondamentaux", il a raison. L'ennui c'est qu'il se réfugie encore dans le mot valise "problème".  Et quand il s'emploie de le préciser, il joue petit bras : la titrisation, symbole de la "dérèglementation"  n'est pas la cause fondamentale de la crise économique mondiale. Ce n'en est qu'un détail.  

Il redevient pertinent lorsqu'il met en cause la mise en réserve excessive de ressources monétaires par certains pays échaudés par la crise de 1998.  Mais là encore, il ne pèle pas l'oignon (c'est son expression !) suffisamment. Cette mise en réserve a quatre causes très différentes :

* les changes flottants
* le mercantilisme chinois
* le suivisme américain du Japon
* la rente pétrolière des pays producteurs.

La première est de loin la plus permanente et la plus importante. Contrairement aux affirmations de Milton Friedman les changes flottants n'ont pas entraîné la limitation des réserves, la stabilisation des devises et l'unification des taux d'intérêt. Cela a été tout le contraire.

Le constat, exact bien que peu original, de Stiglitz sur la montée des réserves aurait du le conduire à aller un pas plus loin dans la déconstruction du système des changes flottants. Il serait alors remonté à la crise de 74 etc. Il ne le fait pas.  Les considérations idéologiques, qui forment son identité, l'obligent à ne revenir qu'aux aspects politiques de la dérèglementation des années Reagan-Thatcher. Grave erreur  dans le réglage du microscope, ou du macroscope, comme on voudra.

La dérive idéologique de Stiglitz est particulièrement visible lorsqu'il en vient à parler des déséquilibres mondiaux : "Ce système où les pays pauvres prêtent aux riches  est très spécial".   L'accumulation de dollars est un effet direct des changes flottants avec une monnaie mondiale de facto, le dollar. Il faut des déficits américains mais aussi des créances de la part de tous les autres.  La monnaie est à la fois un actif et une dette, comme tous les crédits (actifs pour les uns, passifs pour les autres).  Le Japon vient de redevenir premier détenteur de la dette du trésor américain. Ce n'est pas spécialement un pays pauvre.  Et le recul de la Chine est principalement politique, pas économique.

On revient toujours à la même question lancinante : quel système économique mondial avons-nous créé en 1971 lorsque les monnaies sont devenues des monnaies administratives sans rapport avec une valeur intangible extérieure et qu'on a laissé flotter la principale monnaie du monde en lui  accordant des privilèges exceptionnels. Mais là Stiglitz est aux abonnés absents.

Revenons à notre propos initial : quel nom donner à la crise ?  La proposition de Stiglitz s'imposera sans doute, bien qu'elle ne soit pas analytique et préjuge que la crise actuelle ne va pas dégénérer  en dépression, ce qui n'est pas absolument certain bien que probable. Elle aurait le mérite d'éviter le mauvais vocable de "crise des subprimes" qui reviendrait à qualifier le tout par la partie.  

Le vrai nom devrait être : La grande crise d'endettement mondial de 2007-201x".  On voit bien aujourd'hui que la crise des banques est devenue la crise des états endettés. Le simple transfert de la dette du privé au public n'a pas réglé la crise globale.  La terminologie proposée ne préjuge pas de la suite.  Et elle aurait l'avantage de fixer l'attention sur les mécanismes de cet immense gonflement de dettes, sur les moyens d'y faire face et sur ce qu'il faut faire pour que cela ne recommence pas. .  

On peut toujours rêver.

Didier Dufau pour le Cercle des économistes E-toile.

La gratuité, avenir inéluctable de l'économie post moderne ?

Une idée qui commence à prendre toutes les caractéristiques d'une idée reçue, notamment à gauche, est que nous entrons dans une nouvelle dimension du monde et de l'économie dont la gratuité serait une dimension structurelle.

Illusion dangereuse ou gentille réalité à conforter ?

Pour l'économie classique, la gratuité  correspond à l'absence de coût. Est gratuite toute ressource dont l'abondance est telle qu'elle ne demande aucun effort pour se la procurer. L'histoire ne donne pas beaucoup d'exemples de telles ressources. On évoque l'air et l'eau. Il n'est pas difficile de prouver que la préhistoire de l'homme est entièrement conditionnée par l'eau et que la période moderne voit plutôt une aggravation des coûts d'accès à une eau propre. Pour l'air la tendance à se réintégrer la sphère des coûts est plus récente mais on voit bien qu'un air pur demandera des efforts croissants à l'humanité à l'avenir.

Aucune autre ressource utile ne se présentant de façon évidente comme abondante au point d'être gratuite, la gratuité ne semble pas avoir l'avenir qu'on lui prédit. Au contraire la nature devient chère, tous les écologistes vous le diront.  

Resten t les biens non naturels. Il y a Internet qui révolutionne au moins l'accès à l'information, à la musique, au film , à l'image : là serait le gisement futur de gratuité.  Il est vrai que l'informatique a étendu de façon importante la sphère des coûts décroissants. Le coût marginal de la consommation d'une unité supplémentaire  d'une ressource accessible sur le net n'est pas nul mais il est très faible et indifférencié. Combien coûte, c.a.d. consomme de ressources rares, le téléchargement d'une chanson ou d'un programme sur le net ? Quelques secondes d'électricité et des fractions de coûts fixes amortissables. Le coût est si faible que pour une unité de consommation il devient pratiquement négligeable. Il n'est pas rare de voir des usagers téléchargeant des centaines de musiques en quelques minutes pour les consommer plus tard pratiquement sans frais pendant des heures voire des jours. Certains ont voulu voir dans le développement de cette économie immatérielle et sans stock  la promesse d'un monde sans récession : cette théorie était à la mode en 1999 avant que la crise dite des NTIC ne vienne balayer ces chimères.

En vérité, il faut parler d'une économie où les producteurs font un gros investissement initial et espère un retour sur le nombre des amateurs du produit créé. Le fait qu'il y ait un rendement croissant n'est pas sans conséquences mais ne change pas la nature de l'économie.  Une voie de chemin de fer en 1880 est un pari sur le nombre d'usagers futurs d'une ligne. On gagnera beaucoup si le taux de remplissage est fort, on perdra s'il est faible. Un film coûte à fabriquer. On gagnera beaucoup d'argent s'il marche ; on perdra si c'est un échec. Un logiciel est très couteux à produire, débugger et imposer sur le marché. Si on y arrive, le gain sera fantastique, comme pour les produits Microsoft pendant 15 ans, si on n'y parvient pas c'est la catastrophe.  Il n'y a pas de gratuité  mais toujours le vieux schéma  : un investissement qui se rentabilise ou non.

Pour l'analyse économique rien de fondamental n'est changé. Mais les formes de la croissance et diverses aspects de la vie économique et social changent :

* il y a tendance au monopole en cas de succès ce qui implique des formes nouvelles de régulation.

* l'emploi est plus précaire : on participera à plusieurs aventures dont certaines seront réussies et d'autres non. L'intermittence de l'emploi est aggravée ainsi que l'irrégularité des carrières.

* la question de la progressivité des impôts se pose dans des conditions nouvelles, car il y aura de très forts gains  succédant à de fortes périodes de vaches maigres. L'annualisation de l'impôt est une difficulté.   

* La part variable de la rémunération tend à augmenter. En cas de succès, les bonus seront gras ; en cas d'échec l'investisseur ne peut se permettre de payer trop cher ses collaborateurs.

* Les mécanismes permettant les start-up et les introductions d'activités nouvelles prometteuses et à risque sont à mettre en œuvre. L'Europe et particulièrement la France ont encore un retard considérable dans ce domaine.

Un des aspects économiques de cette situation nouvelle est qu'une partie de la production et de la consommation échappe désormais à la statistique. Un livre générait de la valeur ajoutée au stade de sa fabrication physique et  à celui de sa distribution. Sa revente produisait également de la valeur.  Les droits d'auteur étaient comptabilisés.  Une grande partie de ce qui est produit et distribué sur le "net" échappe désormais à toute comptabilisation, alors que la consommation de ces biens vient en compétition avec d'autres biens eux mêmes comptabilisés (cinéma, restaurant  etc.). Les tableaux économiques sont donc de plus en plus faux.  Au fur et à mesure que la croissance concerne des biens immatériels à coûts décroissants virant au quasi nuls, elle devient de plus en plus difficile à calculer ! Pour parler branché, le PIB est plus facile à calculer pour le "push" que pour le "draw".  Un ascète qui passe sa vie devant son ordinateur en vivant sur les réserves accumulées par ses parents est quasiment invisible dans les statistiques. Et pourtant il se rassasie au même titre que s'il abusait des bananes et des voyages, eux inclus dans la statistique.  S'il est "producteur" sur le WEB, mais sur le principe du don gratuit de son temps, de son expertise, et de sa créativité, il n'apparait pas plus dans le PIB.

On aborde ici le dernier aspect de la gratuité : l'économie du don, comme disait F. Perroux, une contradiction dans les termes.   

La sphère de l'économie du don augmente-t-elle d'une façon significative ? On pourrait le croire si on admet que le temps libre et l'enrichissement global  ouvre un espace pour les activités charitables ou ludiques fondées sur le don de son temps et de son argent. Mais en même temps la sphère traditionnelle de l'économie du don, la famille, voit le renoncement de la mère à une vie économique non monétarisée disparaître de façon rapide.  Le bilan des plus et des moins est impossible à faire.

Reste alors les fausses gratuités qui sont en fait des distributions publiques financées par la collectivité. Le coût existe mais il est masqué aux usagers et il n'y a plus de rapport entre la décision de consommation et son coût. Pour le bénéficiaire l'accès à la ressource est en apparence gratuite ; dans les faits le coût pour la collectivité est considérable.  Il faut ajouter à la gratuité totale la subvention, gratuité partielle,  qui fait que tout ou partie de la population ne paie pas directement le vrai prix au moment de la consommation du produit ou de la prestation.

En France, au fur et à mesure que l'Etat a été dépouillé de ses fonctions régaliennes, les politiques ont axé leurs actions sur la fourniture de services gratuits et subventionnés de plus en plus nombreux et diversifiés.  Pas une réunion publique où un intervenant ne demande pas une subvention ou une gratuité.  Ce système a abouti à ce que les dépenses publiques dépassent la valeur ajoutée des entreprises du secteur marchand et que la majorité des gratuités et subventions ont été financées par l'emprunt donc par les générations futures.

Alors que l'Etat est désormais étranglé par la dette, on pourrait penser que ce schéma est désormais impossible. Les collectivités locales ne peuvent plus financer un flot massif d'avantages et gratuités plus ou moins ciblées. L'Etat n'arrive même plus à faire fonctionner ses ministères les plus importants.

Les mauvaises habitudes ne se perdent pas facilement. Chaque ministère se croit obligé d'avoir une mission de redresseur de torts qui ne peut s'exercer que par la subvention ou des gratuités sélectives, financées par des taxes nouvelles ou par l'emprunt. Le dernier exemple en date est la subvention accordée pour le raccordement à l'ADSL dans certaines zones pour certaines populations pour réduire une prétendue "fracture numérique" totalement imaginaire mais très "mode".

En conclusion on voit bien que l'évolution de la société entraîne des évolutions contradictoires qu'il est bon d'observer. Pour l'économiste et le statisticien, ces évolutions sont importantes et doivent être observées et comprises.

Mais il faut se méfier comme la peste des gratuités. Elles ne sont pas inscrites dans le patrimoine génétique de l'économie mais plutôt dans celui des démagogues. Au nom de la gratuité s'est créée en France une situation intenable dont on aura le plus grand mal à sortir. Il faudrait que les politiques se réveillent et évitent de s'embarquer trop lourdement dans l'idée que la gratuité est l'esprit du temps et qu'il faut lui accorder des espaces nouveaux.  La gauche doit faire extrêmement attention : la pratique du "cadeau électoral au peuple visible et valorisant" qu'elle a pratiqué sous Rocard puis  Jospin était une erreur dramatique. Il apparait dans certains travaux que "le thème de la gratuité est le vrai clivage post moderne entre droite et gauche".  Ce n'est pas vrai : la droite politique aime tout autant la distribution d'avantages démagogiques que la gauche...

L'importance de la dette  a été en France aggravée par l'extension à l'infini des gratuités publiques collectivement très coûteuses. Elles rendent la sortie de récession plus que problématique. Une trop grande part de la production et de la consommation est entièrement dépendante de l'accroissement de la dette. Dès qu'on voudra réellement la réduire ce sont des millions de personnes qui vont souffrir.

Le vrai slogan des politiques devrait être : gratuité aujourd'hui,  souffrances intolérables demain (matin). Un changement de perspectives et de mode de pensée est absolument nécessaire. La France n'échappera pas à un grand débat sur la gratuité.

Didier Dufau et Sylvain Dieudonné pour le Cercle des économistes e-toile.

Le glas sonne pour le pari inepte de sauver la finance mondiale sans rien réformer .

On voit depuis quelques semaines une focalisation sur l'endettement des Etats. La spéculation en cours sur l'éclatement de l'Euro y contribue largement. Les contribuables sont également légèrement soucieux de connaître la manière dont les gouvernements vont se débarasser de déficits historiques.

Pour l'économiste l'endettement public n'est qu'une composante de l'endettement global et c'est l'endettement global qui a une influence déterminante.

Tout le monde sait qu'en matière d'inondation il faut d'abord regarder l'état des sols : sont-ils secs ou gorgés d'eau  ? Ensuite on regarde les précipitations nouvelles et la fonte des neiges.  L'eau retenue dans les barrages publics est importante mais n'est pas tout.

La crise actuelle est une crise de l'endettement global provoqué par la double pyramide de crédits générée par le système de change flottant.  Cet endettement global a fini par s'effondrer sur la tête des marchés financiers. Les banques ont été les premières victimes, le marché interbancaire se bloquant quasiment totalement puis les marchés financiers liés à l'immobilier puis tout le système financier.

Les Etats ont repris une bonne part des dettes pour sauver les banques et le système financier dans son ensemble ; les banques centrales ont fait de même et créé de la monnaie ex nihilo  comme jamais pour compenser les effets du credit crunch.

Et ils se sont dit : avec nos plans de relance, la crise est finie. Nous sommes formidables ! Cela marche !  Et ils se sont  pressés de de rien réformer sauf des broutilles qui leur permettaient de faire semblant d'agir ou de renforcer leur puissance d'état. 

Comme nous l'avons écrit il y a maintenant près de 17 mois, le transfert de dettes des particuliers à l'état ne change rien à l'état de l'endettement global. Comme il n'y  eu aucune restructuration fondamentale de la dette et que le système financier reste totalement incontrôlé, dans un système où l'épargne flottante, dirigée par quelques centres de spéculation, peut balayer le monde sans que rien ne résiste, au lieu de voir les ressources se concentrer sur la création de richesses, on a vu un regain de spéculation sur les monnaies et les taux d'intérêts, visant carrément  cette fois-ci  des Etats.

La bouée de sauvetage étatique menacée,  laissant le monde sans défense  devant le risque de dépression si l'attaque "réussit".

Nous pouvons relire sans hésitation ce que nous disions en septembre 2008.

Il fallait, disions-nous,  restructurer immédiatement  la dette et la cantonner tout en réorganisant totalement le système bancaire et financier mondial pour redonner aux Etats la responsabilité de l'action en faveur de la croissance et de l'emploi.

Croire que les marchés financiers consolidés par la dette des Etats allaient faire le travail était inepte.

Il fallait, immédiatement rétablir un système cohérent de changes fixes dont les Etats auraient la responsabilité pour permettre de redonner un horizon aux vrais investisseurs : ceux qui créent de la richesse et non des plus values temporaires sur des marchés flottants. Il fallait redonner un horizon, très différent, au commerce international, en réévaluant très fortement le Yuan, et en dévaluant du pourcentage nécessaire le Dollar. Il fallait fournir une perspective de réduction des déficits américains et des excédents chinois et japonais.

Seul ce combat pour la reprise des marchés de biens réels pouvait fournir les ressources nécessaires au désendettement global.  Que ceux que cette question intéresse relise notre article :

http://cee.e-toile.fr/index.cfm/2009/4/3/G20--un-pari-trs-dangereux

"Le pari très  dangereux" a tourné court, comme il était évident qu'il le ferait. 

Alors on va faire le gros dos. On va essayer de "calmer les marchés financiers".  La politique de la patience pleine de sang froid pour ne rien casser en laissant tout filer et en ne réformant rien  n'a mené qu'à différer les difficultés.

On a perdu un an et de demi et le temps ne se rattrape jamais.

 

Didier Dufau pour le cercle des économistes e-toile.

 

 

 



Méfaits des changes flottants

Si quelqu'un avait le moindre doute sur les effets nocifs des changes flottants et leur rôle dans les mouvements spéculatifs déséquilibrants, il lui suffirait de se souvenir de cette première semaine de février 2010 où le cours du dollar en euro  est passé de 1.50  à 1.36 en quelques jours au fur et à mesure que l'argent spéculatif parti des Etats Unis y est rentré précipitemment  devant l'évidence que les bulles chinoises allait éclater et que les positions ailleurs devenaient plus qu'aventurées.

Le cours des devises n'a plus qu'un lointain rapport avec les mouvements réels d'échanges.  Et ceux-ci sont les premières victimes des mouvements irrationnels   des capitaux flottants nourris par une création monétaire débridée aux Etats Unis et au RU  qui finissent par déstabiliser tous les marchés.

Le mouvement actuel est quasiment de même nature que celui de 1998 appelé à tort "crise des pays émergents" alors qu'il s'agissait de la nième crise des changes flottants depuis 1971 !

Ces phénomènes accusent le fait qu'aucune réforme n'a été faite.  Les mêmes causes provoquent les mêmes effets. La crise commencée en 2007 et qui développe ses méfaits depuis n'a toujours pas été comprise. Et la danse macabre continue.

Cet accident rappelle aussi que rien ne dit réellement que nous ne tomberons pas dans une vraie dépression malgré les annonces prévisionnelles triomphantes du FMI. En 1929 la vraie crise commence en 33-34 et durera jusqu'à la reprise avortée de 38. 

Ce n'est pas le scénario le plus probable, mais qu'on mesure le coût social et économique  de la crise et  des moyens mis en oeuvre pour éviter l'effondrement du secteur bancaire,  au regard de la précarité générale de la situation des Etats confrontés désormais à des échéances désastreuses.

Alors ATTENTION  !

 

 

 

 

 

Le cycle immobilier dans le cycle général : une force fondamentale.

Nous sommes, au cercle des économistes e-toile, favorables à l'idée que les cycles existent et que leur observation est critique pour une bonne administration des affaires du monde. 

Depuis les années 70 les théories du cycle ont été pratiquement abandonnées. Puisque Keynes avait donné la solution pour éviter les récessions, l'idée s'est installée que les crises résiduelles étaient toujours dues  à des chocs externes.

C'est ainsi que la crise de 1974 est devenue la crise du pétrole, celle de 92 la crise de la guerre en Irak, celle du début des années 2000 la conséquences des attentats contre les tours jumelles de New York etc.  

La réalité est toute autre. La simple observation montre qu'il existe depuis au moins deux cent ans un cycle des affaires de 8-10 ans, avec une récession plus grave tous les 18-20 ans, une crise grave succédant à une récession molle.

Pour s'en tenir aux dernières décennies :

1973-1974    : crise grave

1982-1983    : crise molle

1992-1993    : crise grave

2000-2002    : crise molle

2008-2010    : crise grave.

On se souvient que ce schéma avait été nié par le FMI (Kenneth Rogoff) qui avait décrété à la fin des années 90 que les crises économiques étaient de plus en plus faibles, stimulant l'idée qui s'était répandue comme une trainée de poudre que nos économies ne risquaient plus les cycles et qu'une croissance permanente était à venir. On voit ce qu'il en est.

Le caractère cyclique de l'activité permet d'anticiper les récessions sans avoir à entrer dans les détails techniques. Les signes avant coureur sont faciles à percevoir. Nous n'avons eu aucun mérite à annoncer dès la fin 2006 que la bascule de coinjoncture aurait lieu en 2008 avec un pic de la récession en 2009-2010 et qu'elle serait sévère.

Les économistes qui expliquent qu'ils ne pouvaient pas savoir ce qui se tramait au sein même des banques et du système financier et s'exonèrent ainsi de leur inconscience de la crise montante sont des nigauds.La crise actuelle n'est pas fondamentalement un crise des comportements bancaires. C'est une phase classique du cycle décennal, dans sa version dure, mais aggravée par des défauts structuraux du système monétaire international et des réactions inappropriées des banques centrales, notamment de la FED.

L'avantage de la crise est qu'elle stimule à nouveau les réflexions sur le cycle. Nous signalons ici une étude récente qui recoupe parfaitement nos propres analyses.  Rappelons qu'une des explications de la sur-gravité du cycle tous les deux crises que nous avons donnée depuis que nous écrivons publiquement sur ce sujet (1997) est le cycle du bâtiment (ou de l'immobilier comme on voudra). 

1974 marque un coup d'arrêt brutal du marché immobilier : pour la, première fois les gens s'interrogent sur la possibilité d'une baisse prolongée des prix, inconcevable jusque là depuis la guerre. 1992 est principalement une crise de l'immobilier d'entreprise qui était devenu totalement fou. Sur la fin on achetait un immeuble le matin pour le revendre avec plus value le soir même ! La crise actuelle a une dimension immobilière évidente.

L'article de Fred E. Foldvary, The Business Cycle: A Geo-Austrian synthesis,http://www.foldvary.net/works/geoaus.html, donnera à ceux que cela intéresse un coup de projecteur intéressant sur cette question. On y trouve une description très précise du cycle de 18 ans (deux fois le cycle de 8-10 ans) qui caractérise bien ce qui se passe depuis deux cent ans dans le domaine de la construction. L'expression "quand le bâtiment va tout va" n'est pas née par hasard.

Ce cycle peut être contrarié ou aggravé par les politiques gouvernementales ou celles des banques centrales. L'école autrichienne depuis les années 20 et la grande inflation, est particulièrement sensible aux défaillances des banques centrales.  D'autres pourront mettre l'accent sur les débordements des gouvernements : les subprimes sont d'essence politique !

Mais il est là, le cycle immobilier. Fondamentalement.

Il faut éviter naturellement d'en conclure que les politiques n'ont pas d'importance et que les institutions économiques sont indifférentes. Les erreurs de politique économique sont fréquentes et certaines institutions sont dramatiques. L'organisation soviétique de l'agriculture ou les changes flottants sont des exemples typiques d'institutions qui ne marchent pas et ne marcheront jamais !

C'est bien le rôle des économistes de partir des faits et d'en tenir compte. Oui ils ont bien vocation à prévenir des risques de récession. Oui ils ont bien à dénoncer les politiques dangereuses. Oui ils ont bien à éclairer l'opinion sur le danger de certaines institutions créées par idéologie ou par ignorance et qui ont une influence néfaste.

Nous croyons être dans notre rôle en attirant l'attention constamment sur la réalité du cycle et sur la nécessité d'accepter cette réalité et d'en tenir compte. Chacun voit que l'on ne le fait pas et qu'on se contente de la recherche de boucs émissaires faciles dans un débordement de moraline tapageuse.

Nous croyons être dans notre rôle en avertissant les Français que "l'énarchie compassionnelle" qui nous gouverne depuis 1974 a étouffé le pays par le niveau de ses dépenses publiques et de ses impôts.  Chacun voit que le "vive l'impôt" reste le mot d'ordre à gauche et "vive les taxes" le mot d'ordre à droite.Alors que la dépense publique dépasse la valeur ajoutée des entreprises et que même en prenant tout le revenu des Français on n'arriverait pas à payer nos dépenses et à rembourser nos dettes !

Nous croyons être dans notre rôle en condamnant inlassablement  le non-système que sont les changes flottants, une aberration qui a coûté des points de croissance pendant quarante ans et nous a fait passé des trente glorieuses à on ne sait trop quoi.

De meilleures politiques et de meilleures institutions n'empêcheront pas les forces souterraines à la base des cycles de s'exercer. L'intelligence est de s'adapter et d'en limiter les effets néfastes.  Et de faire en sorte qu'on n'aboutisse pas  à 1929 ni à...2010.

Nous sommes ou inconscients ou outrecuidants mais nous croyons que c'est possible.

 

Didier Dufau pour le Cerle des économistes e-toile.

Le blog du cercle des économistes e-toile

Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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