Lionel Stoleru : un article délirant !

En cette période d’incertitude maximale nous fermerons l’année 2011 sur une nouvelle analyse des attitudes « autorisées » telles qu'elles  se manifestent dans les médias, ici l’article signé Lionel Stoleru.

Politicien versatile passé de Giscard à Mitterrand puis à Sarkozy, les idées de cet économiste certes un peu  secondaire, bien que polytechnicien et chef d’orchestre, auraient pu être intéressantes du fait de son indépendance des partis.

Qu’écrit-il dans l’article que Monde du 30 décembre 2011 publie dans sa page « décryptage ».

« Nous sommes dans l’œil du cyclone »

Le cyclone a un gros œil !

Il aurait mieux valu dire que d’erreurs de diagnostic en erreurs de politiques économiques nous sommes arrivés au bord du chaos.

«  Une crise du chômage due depuis des années aux fermetures d’usines et délocalisations issues de l’invasion des produits asiatiques ». 

Il est vrai que nous vivons un chômage structurel en France. Mais il aurait été bon d’en donner les vraies explications.  Tout mettre sur le dos du « péril jaune » est un peu court. Cet échec structurel date de la politique de Giscard et a été aggravé par celle de Mitterrand. Les blocages malthusiens de Jospin et l’immobilisme du "ni ni" chiraquien ont fait le reste. La composante nationale est donc très importante. La perte de compétitivité par rapport à l’Allemagne est tout aussi importante, en volume et en valeur,  que celle que l’on constate avec la Chine.

Quant au problème Chinois il est largement monétaire. M. Lionel Stoleru n’en dit rien.

L’auteur n’a en fait aucun diagnostic sérieux. On enfile les perles les plus banales sans chercher à regarder l’huitre.

«  Une crise conjoncturelle des dettes souveraines qui auraient pu être jugulées dès le début de l’alerte grecque ».

Cette remarque aurait eu du sens si l’article avait proposé une explication du gonflement des dettes souveraines. Là encore, c’est le vide absolu. L’auteur n’a pas compris que depuis 1971 le monde est dans un gonflement des endettements globaux tout à fait délirant et n’en perçoit pas les causes. Il se contente de voir la résultante actuelle après qu’une partie de la dette privée ait été refilée aux états et que de nouvelles dettes se soient accumulées du fait de la récession.  Du coup on est sûr qu’il ne proposera rien d’utile.

Il est vrai qu’on aurait pu « tuer » la crise grecque dans l’œuf. Mais il aurait fallu pour cela avoir un vrai diagnostic de la crise, une vision à terme, des institutions ad hoc et des mentalités en ligne. Rien de tout cela n’existait. La crise a apporté une pédagogie que les économistes officiels  auraient du fournir. Mais les  économistes comme M. Stoleru regardaient ailleurs.

« L’économie française ne survivra pas sans réformes draconiennes  au premier trimestre ».

La France se serait mieux trouvée de réformes draconiennes dès 1974 lorsque M. Stoleru est venu assister M. Giscard et où les plus grandes erreurs ont été commises sans que le secrétaire d’état qu’il fut ne les dénonce.  La France se serait mieux trouvée si les réformes stupides du programme commun de gouvernement, cautionnées par M. Stoleru, n’avaient pas été faites et s’il n’avait pas accompagné la politique dramatique de M. Rocard qui avait les moyens, après le redressement du Gouvernement Chirac et dans la conjoncture mondiale très porteuse de l’époque, de faire aboutir de nombreuses réformes utiles.  Au lieu de cela il a chargé la mule de façon indécente et une bonne partie de nos problèmes actuels viennent du gouvernement dont il animé le secrétariat au Plan.

Il n’a exactement rien vu venir, rien compris, rien annoncé, rien condamné.   La France prendra la crise de 92-93 dans les dents avec une violence formidable. Merci qui ?

Il est donc très surprenant de voir un « économiste » qui a cautionné toutes les erreurs et n’a anticipé aucune des difficultés prévisibles pendant des décennies, se réveiller soudain pour exiger un plan pour le prochain quart d’heure !

Celui qui n’a cessé d’ajouter bug sur bug veut maintenant « changer le logiciel » dans l’urgence.

 « M. Fillon n’a pas la moindre marge de manœuvre politique à quatre mois des présidentielles ».

Donc il faut le virer. Le mauvais logiciel c’est Fillon.  Ah mais oui mais c’est bien  bien sûr ! C’était lui ! Ce satané Fillon.

« Il n’a pas l’autonomie par rapport au président de la République qui n’a pas su s’entourer comme Barak Obama d’un Council of Economic Advisers ».

Que le Premier Ministre n’ait pas d’autonomie par rapport au Président de la République sous la Cinquième République, on le sait bien et on ne voit pas en quoi cela devrait changer à quelques mois de la fin d’un mandat.  Le CAE, conseil d’analyse économique existe.

Son président M. De Boissieu le présente ainsi : « Placé auprès du Premier ministre, le Conseil d’analyse économique a pour mission « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique ». Le CAE est une instance pluraliste composée de 28 économistes reconnus et de sensibilités diverses et de six membres de droit qui représentent les grandes administrations économiques et sociales. En quatorze ans, le CAE a déjà publié 100 rapports demandés par le Premier ministre et s’apprête à en présenter plusieurs autres. »


On sait que nous avons parfois la dent dure vis-à-vis des économistes officiels qui n’ont rien vu venir et sont souvent totalement à côté de la plaque. Nous n’avons pas manqué de les égratigner sur ce site à l’occasion. Mais de là à nier leur existence !


Que l’on dise : ils se sont trompés ; voilà où ; et ce qu’il faut faire. D’accord. Mais là on est réellement dans la critique sans fondement.


«  D’où un G.20 raté »


C’est Sarkozy qui a créé le G.20 et s’ils ont tous été ratés, cela demande des explications un peu moins courtes que celles proposées. Quelles étaient les propositions du FMI ? Quelle latitude laissaient les politiques de la Chine et des Etats unis ? Où était l’Europe ? Pas un mot.


« Je pense »


Tant mieux.


« Que le Président serait bien inspiré de changer de gouvernement ».


Une crise ministérielle est bien la solution qu’il nous faut juste avant une élection… 


 « [le premier ministre] doit être quelqu’un d’une compétence  économique et d’une crédibilité  internationale reconnue » 


Incompétent et nul serait en effet  peu opportun.


Mais quels sont les critères de compétences en question ? Quelqu’un qui aurait annoncé la crise, prévenu inlassablement des causes et des conséquences, aurait indiqué publiquement les solutions ?   


Qui nous propose-t-on ?


Michel Camdessus, « sœur Théresa » quand il était au Fmi,  et qui n’a absolument rien compris et rien vu venir. C’est un des concepteurs de l’Euroland telle qu’on la connait. Bien sûr il a repris du service sous Sarkozy pour remettre en cause les 35 heures et proposer le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, preuve au passage que le président s’est bien  entouré de conseiller « compétent » (selon les règles Stoleru) comme M. Obama. Mais c’est un de ceux qui ont construit ou admis que l’on construise le système global absurde dans lequel on se débat.  MM. Trichet et Lamy sont sans doute des gens très distingués mais ils sont eux aussi totalement mouillés dans le système mis en place et qui tourne de l’œil. Quant à M. Bébéar, astucieux profiteur des faiblesses de la gestion énarchienne de l’UAP, on ne voit pas trop ce qu’il vient faire dans cette galère. 



Il nous faudrait un Barre « mais il n’est plus là ». On a eu un Barre et rien de fondamental n’a changé (sauf une excellente mesure : la fin du contrôle des prix.).


«  La démocratie est incapable de secréter et de soutenir des dirigeants politiques qui ont le courage de prendre des décisions populaires mais nécessaires ».


Comme aux temps antiques donnons nos pouvoirs à un Tyran, mais propre sur lui, bien aimé de l’Europe car européiste, connu dans les milieux internationaux et ceux de la finance,  mais pour quelques mois et après, Hop !,  des élections sympas après que les écuries d’Augias auront été nettoyées.


On a fait l’Europe de l’Euro en catimini en mentant au peuple. Quand il a dit non on lui a refilé le projet en douce sans le consulter. Maintenant on voudrait lui fourguer une politique d’hyper rigueur en loucedé avec un « super technicien » complice de ses malheurs, sans qu’il ait son mot à dire.  Et après la politique reprendrait ses droits !


Et M. Stoleru serait prêt naturellement à se sacrifier et  à mettre toute sa volatilité politique personnelle au service de qui voudra bien gagner le jackpot électoral !


Comment peut-on écrire autant de sottises !

Lettre ouverte à M. Guaino seconde partie - la France

Reste la France dont nous affirmons depuis 14 ans qu’elle file un mauvais coton.  Qu’en dit le discours de  Toulon 2 ?

« Je ne crois pas qu’il serait économiquement juste, ni moralement acceptable d’imputer aux Français les difficultés que nous vivons. » « Nous ne sortons pas de trente années où les Français auraient refusé de faire le moindre effort pour faire face à la concurrence des pays émergents.»

Flatter les électeurs fait partie du jeu. Nous ne nous offusquons pas. Une fois de plus vous ne considérez que les aspects commerciaux de la compétition internationale. Comme si la compétition sur les marchés de biens avait été l’essentiel. Grave erreur d’appréciation ! La compétition sur les marchés de biens a été totalement faussée par le développement des bulles financières  successives liées aux défauts de structure du système monétaire international et à ceux de l’Euroland. Depuis la crise de 92-93, il n’y a plus de développement régulier du commerce mais des emballements déséquilibrés arbitrés par la crainte et aggravés par la panique.  Comme nous l’avons vu c’est le développement d’un énorme nuage de dettes sur la sphère économique mondiale, représentant en moyenne, rappelons le, près de 300% de crédits par rapport au PIB global, qui a provoqué la crise et la pousse continuellement vers la dépression généralisée.

Les Français dans tout cela n’ont rien vu, à l’exception de Maurice Allais qui seul et sous les quolibets a expliqué que ce nuage de dettes exploserait et ferait couler le système. Les dirigeants français, de droite comme de gauche, par confort intellectuel se sont accommodés des défauts du système quand ils ne les ont pas aggravés. La gauche socialiste a créé le système déséquilibré de l’Euroland et sous Jospin ne s’est pas gênée de bloquer le système de production interne à la France  par des mesures malthusiennes paralysantes.  Chirac s’est endormi dans le "ni ni" et la défense des avantages acquis. M. Sarkozy en plein philo-américanisme businesso-fouquétien   voulait des subprimes à la française et trouvait que les contraintes de Maastricht étaient excessives. Son action en 2007 a été calamiteuse alors que la crise avait commencé. Il n’a commencé à réagir qu’en septembre 2008.

Les Français sont-ils responsables de la politique irresponsable des dirigeants qu’ils ont élus ? Ils les ont chassés chacun à leur tour pendant trente ans. Personne  ne leur a tracé un véritable parcours économique.

Bien sûr ils ont aimé la retraite à 60 ans, avec des avantages acquis à cinquante pour de nombreux salariés du public. Bien sûr ils ont aimé les postes publics inamovibles où on peut glander sans trop s’inquiéter de la suite. Bien sûr ils se sont calfeutrés pour beaucoup dans des situations où sans travailler ils ont profité de la charité publique. Bien sûr ils ont joué avec la sécurité sociale au-delà du raisonnable. Trop de Français ont cru que la gratuité de la vie à ne rien faire était acquise pourvu qu’on se contente de peu.  Bien sûr ils ont aimé le politiquement correct, cette bonne conscience à peu de frais apparents pour chacun et beaucoup de frais pour tous.

Mais ont-ils réellement marqué une préférence pour cet effondrement moral, intellectuel et économique qui caractérise le pays ?

Les « élites mondialisées », une petite camarilla de hauts fonctionnaires et de dirigeants riches, même pas 2000 personnes, se sont enfoncées dans la recherche du profit rapide sur fond d’abandon de morale personnelle et de souveraineté nationale.  Les aventures du Baron Seillères, pris les deux mains dans les combines pour accumuler les milliards au détriment de sa cousinade, voire du fisc,  sont tout aussi exemplaires que l’enrichissement sans cause réelle des manitous de la politique locale ou  les rétro-commissions nourrissant les plus hautes autorités de l’état. 

La France du haut comme du bas s’est vautrée dans la bonne conscience du politiquement correct tout en cherchant la récupération maximale avec les moyens du bord, sans trop se demander si cette absence de rigueur intellectuelle et morale pouvait avoir des conséquences. Cupidité et pensée zéro auront été les maîtresses exigeantes de la France de ces quarante dernières années. Doit-on en accuser le peuple ?  Doit-on l’en exonérer ?

Il aurait mieux valu l' instruire et le conduire.  Car le réveil va être sinistre. Il l’est déjà.

En conclusion, je vous invite à réfléchir à l’échec du discours de Toulon 1. Trois ans après, la crise est là et l’Euro est à deux doigts de mourir. La croissance est arrêtée. Les bourses sont au plus bas. Les banques sont au ras de la faillite généralisée.  Les épargnants sont à la veille d’être ruinés. L’ascenseur social ne marche plus. Les faibles, jeunes, vieux, femmes, immigrés de fraiche date, sont massivement au chômage. Les petits riches sont en grand danger de tout perdre. Les grands riches ne sont plus en France.  Les jeunes se désespèrent de trouver un emploi sérieux et des perspectives de carrière.

Faute d’avoir entamé une vraie rupture en France et faute d’avoir brandi en Europe et dans le monde l’étendard de la révolte contre les institutions, les idéologies et les pratiques qui sont réellement à l’origine de la crise, se contentant de multiplier les déclarations moralisatrices et les rodomontades sans suites pratiques, Nicolas Sarkozy a ruiné un crédit déjà entamé par quelques  lacunes de tempérament et des écarts de comportement qui auraient du être évités.

Il est aujourd’hui impuissant à redresser le cours des choses. Vous-même ne savez plus où le guider. Les redites de Toulon 1 dans Toulon 2 témoignent de cette impuissance.

Vous direz : nous n’avons pas fait beaucoup de fautes depuis la faillite de Lehman-Brothers. Nous avons maintenu l’activité, sauvé nos banques, garanti l’épargne, gardé le chômage dans les limites habituelles.  Nous avons constamment asticoté l’Europe pour qu’elle bouge.  Est-ce notre faute si Angela Merkel est à chaque fois si longue à se porter au niveau des enjeux ?  Est-ce notre faute si le FMI a été un si mauvais guide ? Est-ce notre faute si la BCE est si bornée qu’elle risque de disparaître elle-même avec la zone Euro, en une sorte de suicide par la vertu ?  Est-ce notre faute si les Etats-Unis sont irresponsables et la Chine saisie par le vertige de la gloire déplacée des Hans ? Est-ce notre faute si le G.20 est vain ?

Vous pouvez légitimement plaider ainsi. Vous ne serez pas écouté, encore moins, entendu.

La rupture était le bon thème. Vous vous êtes contenté d’une fausse rupture. Et vous êtes en grand danger d’être rompu par les évènements que vous n’avez ni vu venir ni compris ni domestiqué.

Que faire ? Nous n’avons qu’un conseil à vous donner : avouez tout ! 

N’essayez pas de vous accrocher à de tristes branches. Oui la situation des Anglais est pire que la notre. Oui les américains sont plus responsables que quiconque de ce qui arrive.  Oui, les socialistes de M. Hollande seront pires que vous. Non, Madame le Pen n’a pas de vraies solutions. Non Monsieur Bayrou, le fédérolâtre euro et égo -centré n’est pas l’homme de la situation.

Avouez que vous n’avez pas compris que depuis 1971 les conditions du gouvernement n’étaient plus celles d’avant. Avouez que vous n’avez pas assez tenu compte de la leçon terrible des crises de 93, 98, 2001.  Avouez que vous n’avez pas compris combien le gonflement permanent des dettes globales depuis 71 était dangereux. Avouez que vous n’aviez pas vu à quel point les institutions de l’Euroland étaient mal conçues.  Avouez n’avoir pas reconnu que la crise de 2007 était si grave qu’il fallait dès l’été de cette année là renoncer à tout votre programme et commencer autre chose.

Cet aveu fait, vous auriez la conscience tranquille pour annoncer tranquillement au monde cette vérité d’importance : si le monde ne renonce pas aux défauts de son système monétaire international, si l’Europe ne remet pas dans l’ordre ses institutions bâclées, si la France ne renonce pas au tout-état, au tout-subvention, et à la défense « perinde ac cadaver » des avantages acquis mal acquis par des catégories sociales abusives,  alors le pire arrivera.

Annoncez à la BCE que si elle ne fait pas son devoir et vite, alors la Banque centrale Française sera réquisitionnée pour battre monnaie à nouveau.  Annoncez à la Chine que si les déséquilibres commerciaux gigantesques perdurent avec la France, une double barrière tarifaire et monétaire sera mise aux frontières. Annoncez aux Etats-Unis que si le « benign neglect et la non coopération continuent, vous ferez défaut sur la dette des créanciers en dollars. 

Vous verrez la panique s’allumer dans tous les yeux. Et les consciences s’ouvrir aux vraies solutions.

Ces solutions faites en votre leitmotiv :


-    Oui il faut revenir à une coopération entre les états basée sur des changes fixes, rationnels et défendus par les états, à charge pour eux d’éviter les déficits et les excédents monstrueux.


-    Oui l’Euroland doit retrouver une gestion financière complète où trésor et banque centrale sont dans la main des dirigeants effectifs, responsables et démocratiquement élus avec un objectif de plein emploi.


-    Oui l’Europe doit retrouver son tarif extérieur commun et doit être pilotée politiquement et économiquement  autrement que par des directives pointillistes et majoritairement inutiles, une Commission anti-états,  et la Cour de justice européenne.S'ouvrir à tout vent et empêcher avec ténacité toute réaction n'est pas une politique.


-    Oui la France doit abandonner le mode de fonctionnement qu’il connait depuis 1974. L’énarchie compassionnelle doit disparaître et la séparation de la haute administration et de  la politique prononcée. La paupérisation par l'hyperfiscalité et la dépense publique folle doit cesser.

Vous ne serez peut être pas réélu.  Mais vous aurez pris date pour après le désastre. Et il faudra bien quelqu’un pour reconstruire.

Didier Dufau pour le Cercle des économistes E-toile.

La zone Euro va-t-elle éclater ?

"Au lieu de lire des vers de mirliton nous préfèrerions savoir concrètement si la zone Euro peut exploser et si oui ce qu'il faut faire pour se protéger". 

La question est si franche que nous y répondons :

- Oui la zone Euro peut exploser

- Non il n'y a pas grand-chose à faire pour se protéger.

Vous voilà bien avancé,  cher lecteur.

Nous ajouterons : il n'est pas certain qu'elle explose. Il n'est pas obligatoire de chercher à tout prix des protections.

Nous n'avons jamais cru, au Cercle des économistes e-toile, les théories qui expliquaient que la zone Euro n'avait aucune chance de vivre ou de survivre. Nous ne croyons pas à la théorie des zones monétaires optimales, pour des raisons si souvent expliquées ici que nous y renvoyons le lecteur. Nous ne croyons pas à l'existence d'un vice absolu vouant l'édifice aux poubelles de l'histoire.
 
En revanche nous considérons que la zone Euro, zone politique, est grevée de nombreux défauts de construction qu'il importe de comprendre avant de savoir s'il faut et s'il est possible de les corriger.

Une zone monétaire ne peut pas fonctionner durablement sans qu'une politique économique complète soit mise en œuvre. Une politique économique possède quatre dimensions indissociables :

- Le budget
- La banque centrale et la politique de crédit
- Le change
- la législation économique, sociale  et fiscale .

Pour conduire une politique il faut des organes coordonnés vers un même but.

La zone Euro a été construite en refusant ces réalités.

Il n'y a pas d'objectifs globaux explicites. Les budgets restent nationaux, comme la législation économique, sociale et fiscale.

La banque centrale conduit une politique qui lui est propre avec un objectif de prix des biens de consommation tels que définis dans un indice composite européen.

Le change est laissé à l'abandon. M. Juncker, Président de l'Eurogroupe, est théoriquement en charge de la politique de change, selon les traités. En vérité l'idéologie dominante veut que ce soit les marchés qui fixent "librement" les cours de change.
 
Le système actuel repose sur des normes de déficits et d'endettement contredites par  des politiques disparates.

Il s'inscrit par ailleurs dans un système monétaire international sans règle, chaque pays étant libre de faire ce qu'il veut : lier sa monnaie à une autre, la laisser flotter, la diriger.   En revanche les capitaux sont libres de se déplacer à travers le monde sans aucune supervision internationale et d'agir pour ou contre la politique de chaque banque centrale,  c'est selon. 

Autant dire que la zone Euro était un accident dans l'attente de se produire.
 
On dira : l'accident conjoncturel qui frappe la zone n'est pas de son fait et on n'envisageait pas de telles tempêtes. La crise actuelle est de type centennal et le fait qu'elle survienne dix ans seulement  après les débuts de l'Euro tient à la malchance et non  à ses faiblesses structurelles.
 
Les deux affirmations sont justes. Ce n'est pas la zone euro qui est à la source de la crise mondiale et la gestion "par la norme" n'était pas faite pour le gros temps.

Le très gros temps est de la partie. Les défauts deviennent criants.

Pour chacun des états de l'Euroland la pression est sévère.

Leurs dirigeants ont laissé leur pays s'endetter au long cours et les solutions à court terme apportées à la crise mondiale  (sauver les banques et laisser jouer les "amortisseurs sociaux")  ont fait  déborder des bassins déjà trop pleins.  Ils sont à court de ressources et à la merci des prêteurs.  L'Euro n'a pas de responsabilités directes dans l'affaire, sinon en ayant laissé croire à la force du bloc et permis des taux d'intérêt bas pendant un temps trop long.

La difficulté est que les politiques  n'ont plus rien entre les mains pour faire face. La monnaie ? Ce n'est pas eux ? Les changes ? Ce n'est pas eux ?

Restent les budgets et la législation.
 
Dans plusieurs pays de la zone Euro la dette est devenue impossible à rembourser et même à proroger. Les taux d'intérêts sont devenus prohibitifs. Les budgets ne peuvent plus être bouclés et les déficits ne peuvent plus être financés. Ils sont en état de faillite virtuelle.

La seule solution était la solidarité des pays de la zone monétaire  par l'appui de la Banque centrale et la mutualisation des dettes. En un mot la Banque centrale aurait fait chauffer la planche à billets autant que de nécessaire pour financer les états en détresse ; le trésor commun aurait fait rouler la dette, en en purgeant un petit bout au passage. Seulement voilà : les statuts de la BCE interdisent ce genre de politique et les traités précisent bien que les états nécessiteux ne doivent leur salut qu'à eux-mêmes.

Pendant que les pays de l'Euro tergiversent, les banques porteuses des dettes concernées sont considérées comme en grand danger de faillite. Depuis juillet, date où des décisions rapides s'imposent sur la Grèce, puis l'Italie, rien n'a été fait. Alors la croissance s'est arrêtée. Les banques ont vu leurs liquidités s'assécher. La panique s'est installée dans une sorte de sauve qui peut général.

Faute d'autre moyens tous les états se sont lancés dans la contrition budgétaire. Pour contrer les effets déflationnistes les banques centrales se sont concertées. Elles ont  sauvé les banques en panne de dollars puis toute celles en panne de liquidité.

Un énorme coup de frein budgétaire et les plus grandes libéralités monétaires coexistent. Manier le frein et l'accélérateur en même temps provoque généralement des dérapages.

La question est de savoir si la tentation du cavalier seul monétaire, en un mot permettre à un état de produire autant de monnaie qu'il le veut en quittant l'euro et en laissant plonger sa monnaie , l'emportera dans l'esprit des principaux dirigeants européens.

En raison, ils ne sont pas obligés par la crise d'aller à cette extrémité là.

On a vu avec l'Islande, avec le RU et avec bien d'autres pays qui ont leur monnaie propre, que le privilège de pouvoir jouer avec le change et l'offre de monnaie ne changeait pas fondamentalement les choses. Le coup de massue budgétaire au RU est plus sévère qu'en Europe continentale. Il n'y a guère de différences entre l'état de l'Islande et celui de l'Irlande.

Il va de soi que si la zone Euro disposait d'une structure de commandement économique centralisé, d'un trésor central, d'une banque centrale assujettie aux ordres de la gouvernance économique, d'une politique offensive des changes, ainsi que de tous les instruments financiers centralisés, la situation serait meilleure.

Eusse-t-elle été dotée de ces outils en 2008  la politique aurait été sensiblement différente. On aurait laissé filer l'Euro, géré sans effort le cas grec qui aurait disparu des radars,  et prouvé aux marchés que la banque centrale était prête à financer inlassablement tous les déficits qui apparaîtraient et à fournir de quoi rembourser au nominal toute forme de prêts privés ou publics.

La crise n'aurait pas été réglée pour autant. Le Japon, les Etats-Unis  et la Chine auraient été immédiatement gênés par la politique de la zone Euro. Un Euro faible ne les arrange pas. Leurs dettes sont aussi là. Une guerre des changes aurait été possible bien pire que celle que l'on connait.

On aurait craint d'en arriver là. Entre puissances il aurait bien fallu vaille que vaille aboutir à un compromis sur les monnaies.

Eh oui, un compromis sur les monnaies ! Car une guerre de changes ne mènerait nulle part.

Le plus grave dans l'organisation zombie de la zone Euro c'est que sa faiblesse même interdit la seule solution globale. On craint qu'elle ne s'effondre mais on ne la craint pas. Zone d'ajustement elle est et doit rester.

Le RU dévalue à tout va comme la Corée. La Chine ne sait plus où elle va. L'épargne mondiale en folie cherche où se cacher et ne trouve pas. On fuit l'Euro sans tête mais on craint le dollar.

Si la zone Euro casse, tout cassera. Le "credit crunch" sur les dettes sera tel qu'on va directement à la dépression auto entretenue.

2012 est l'année de tous les dangers parce que les décisions politiques qui devraient être prises ne le sont pas. Peuvent-elles l'être ?
 
On entre ici dans la prévision politique. Le tu-me-tiens-je-te-tiens par la barbichette est un jeu difficile à arbitrer. L'issue dépends de la résistance des barbichettes et de la force ceux qui tirent dessus.

Si la guignolade continue au G.20 comme devant et si l'Euroland persiste dans le tempo actuel alors oui il y aura explosion de la zone euro et dépression générale. Oui. Et désolé, il n'y aura aucun endroit où se cacher. Environ 10% du capital mondial disparaîtra ce qui est le coût d'une guerre.


Nous sommes aux extrêmes limites.

Le conseil que nous donnons à la zone Euro est de nommer immédiatement un "chancelier de l'échiquier de la zone euro" avec pour mission de négocier le retour à système monétaire international où les états auront des responsabilités et le pouvoir d'utiliser tous les instruments nécessaires pour éviter l'explosion de la zone Euro.

Le conseil que nous donnons à la Chine et aux Etats Unis, c'est de se préparer à un nouveau Bretton-Woods qui les verra solidifier avec l'Europe  la solidarité des grands pays du monde autour d'objectifs de vraie stabilité  et de coopération équilibrée.

Allons, donnons les parités souhaitables : 1 Euro = 1 Dollar = 5 CNY = 100 Yens.

S'ils avaient mis en œuvre cette politique dès l'explosion du marché interbancaire de 2007, nous n'en serions pas là. Quatre ans ont été perdus. Parions qu'une cinquième année de n'importe quoi ne restera pas sans conséquences gravissimes. 

Revenons à nos questions initiales :

- La zone Euro va-t-elle exploser ? La solution ne dépends pas d'elle seule et suppose qu'elle change profondément ses pratiques. Elle est donc très mal. D'autant que pas une bouche officielle ne tient le discours qu'il faudrait et que les économistes officiels pro-euros sont cachés sous le tapis.

- Peut-on se protéger ? Non. La fuite est en cours depuis des mois et des années. Les actifs gonflés par la fuite s'effondreront plus encore que les autres en cas de dépression généralisée.

La meilleure protection est de militer pour des idées justes et de voir les bonnes politiques triompher.

La chance de Sarkozy serait d'emboucher les bonnes trompettes. Mal conseillé, il tergiverse. Il doit dire à Mme Merkel que les structures de la zone Euro doivent changer et pourquoi, sans cacher qu'un refus de sa part signifie la mort de l'Euro.  Il doit affirmer haut et fort à la Chine et aux Etats unis que les politiques aventurées, le n'importe quoi pour les Etats-Unis et le mercantilisme pour la Chine, se heurteront de plein fouet à la réalité d'une grande dépression. Mme Lagarde doit jouer son rôle qui n'est pas seulement de Cassandre mais de proposition.

Ni Sarkozy ni Merkel  n'ont les conseillers, le bagage économique et la force de conviction pour porter ce message. Qu'ils prennent enfin conscience des efforts qu'il leur faut faire sur eux-mêmes et sur leurs équipes !
 
Si chacun des dirigeants des grands pays  continue à creuser la tombe de l'économie mondiale avec ses petites dents, prisonnier de ses petits calculs, de ses lobbies et des grandes ambitions de son pays, entourés d'idéologues qui les trompent et qui se trompent, alors oui 2012 verra un désastre économique de première grandeur.

Le pire n'est pas sûr.  Le monde est résistant. Les quatre années de pensée zéro et de contre politique  qui viennent de passer le montrent.  Mais le compte à rebours est désormais  enclenché.

Joyeuse année 2012 à tous. 

Didier Dufau pour le Cercle des économistes e-toile.

Poésie de Noël

Quelle est donc cette Europe, devenue aventure,
Qu'une monnaie unique trahit et dénature ?
Avoir perdu les peuples, abaissés les Etats,
et les avoirs réduits à ce sinistre état !


Faut-il incriminer les idées délétères
d'hommes dénaturés oublieux de leur terre ?
Ou l'Hubris exalté d'esprits désincarnés
ivres d'une utopie qu'ils croyaient bien née ?


Une banque centrale peut-elle unir les peuples,
et prévenir les guerres qui parfois les dépeuplent?
Ah que la paix est belle ! Faut-il une monnaie,
un métal frappé fort, des signes engrainés,


pour que  l'espoir vive d'une paix si certaine ?
Aux voisins oublieux  de guerres si peu lointaines,
L'Euro seul suffirait, comme grand  capitaine?
On a voulu des Pères, sacraliser Monnet
en bâtissant soudain une belle  monnaie.


Vois comme en peu d'années elle a sur les marchés
perdu son auréole et son halo sacré.
Partout les peuples souffrent sous une bannière
qui leur fait regretter les bonheurs d'hier.


Les Grecs n'ont ni Délos ni Dieux à  pleurer,

Ils désertent souvent  les charmes du Pirée.

L'Italie, endettée, maintenant sent le souffre

priant pour échapper à l'appel du gouffre.

Où sont des Espagnols les châteaux en Espagne,

Leur immobilier et toute leur épargne?

 

La France attend son tour, sinistre et résignée,
lassée d'avoir trop  cru à ce qu'elle a signé :
un traité mal fichu  au nom imprononçable
illisible et obscur, qui la met sur le sable.

.
De la crise aujourd'hui rien ne parait trop clair.
Contre quoi s'insurger et partir sabre au clair ?
Demain l'élection aux présidentielles
promet de beaux discours, démago, irréels.


Les Français choisiront dit-on un président,
un programme soigné pour tous les résidents,
où fleurent abondamment, l'amour des épargnants,
le souci de l'Euro et les propos gnans-gnans.


Craignez-en la colère  et leur dédain des urnes.
Les impôts, le chômage ça leur casse les burnes.
Les peuples à qui l'on ment et à qui l'on s'en prend,
sont capables tout seuls, de se revoir en Francs.

Lettre ouverte à M. Guaino

Cher Monsieur Guaino,

En juin 2006 nous avions écrit au candidat Nicolas Sarkozy sous forme d’une lettre ouverte publiée sur le forum du Monde.fr.  Nous l’avertissions qu’il allait rencontrer une crise terrible en cours de mandat et qu’il fallait qu’il tienne compte de cette réalité difficile dans son discours de candidat.

Nous pensions qu’il fallait qu’il renonce absolument à ses promesses de croissance accélérée qui se briseraient sur le mur des réalités.

Cinq ans après, voilà Nicolas Sarkozy fracassé par la crise annoncée. Lors du discours de Toulon n°1, il nous avait semblé rester trop décalé face aux réalités. Trop de condamnations globales pas assez d’analyses précises. Trop de morale de tribune. Pas assez d’actes concrets permettant de faire face aux évènements.

Voici qu’à Toulon un second discours est censé marquer les esprits, lancer les accords de Bruxelles sur un nouveau traité européen, mettre le candidat en meilleure posture pour la nouvelle élection présidentielle qui se profile.

On attendait qu’il explique pourquoi Toulon 1 n’avait pas marché, pourquoi la crise était au bord d’un nouvel épisode encore pire que le précédent, pourquoi l’Europe était désormais en pleine discorde, pourquoi la zone Euro était en grand péril d’éclatement, pourquoi la récession s’annonçait à nouveau dans le monde en 2012.

Gouverner c’est prévoir. Avoir raté le coche une première fois lors des élections présidentielles précédentes était pardonnable. La situation était si peu analysée par les économistes de cour qu’on comprend que les politiques aient été pris de court.  Avoir raté le coche une seconde fois à Toulon en 2008 était plus grave. Mais rater le coche une troisième fois  maintenant est dramatique.  


Analysons ensemble certaines assertions du discours de Toulon 2. 

« En septembre 2008, ici, à Toulon, au cœur de la tourmente, j'avais tracé une perspective : celle d'un capitalisme de production, d'une mondialisation régulée, d'une finance encadrée, d'un développement durable, d'un nouveau rôle pour l'État dans l'économie, d'une nouvelle gouvernance européenne et mondiale. »


-    Le capitalisme récent a toujours été un capitalisme de production. Il n’a d’ailleurs jamais atteint de meilleures performances. La difficulté est pour la France en particulier que la production a eu lieu ailleurs et que la croissance de la valeur ajoutée française a été de plus en plus médiocre et dépendante de la dette.


-    La mondialisation, s’il s’agit du commerce international  n’a jamais été autant régulée et surveillée par des organismes ad hoc comme l’OMC.


-    La finance a toujours été extrêmement encadrée. Les règles de Bâle existaient en 2008. Et les nouveaux produits financiers avaient tous été avalisés par les autorités compétentes. Aucun n’a d’ailleurs été interdit depuis.


-    Le développement durable n’est pas seulement le développement qui ne consomme pas les ressources rares de la planète.  C’est celui empêche des bulles de  gonfler qui exploseront nécessairement un jour ou l’autre. Mais les bulles n’ont pas été dénoncées. Elles ont explosées et la croissance n’a pas été durable.


-    Le rôle de l’Etat dans l’économie est en France excessif. C'est la coopération des états dans le monde qui est insuffisante.


-    La nouvelle gouvernance mondiale en Europe et dans le monde n’a de sens que si on précise bien les politiques ou les absences de politiques fautives.

Ces têtes de chapitre en elles-mêmes ne sont pas suffisantes. La question fondamentale reste : qu’est-ce qui était mal fichu dans le système précédent et comment le réparer ? Le diagnostic précède toujours la thérapeutique. Sans diagnostic de détail on reste dans des généralités stériles. 

Vous le faites dire d’ailleurs très bien : « Il faut chercher les causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd'hui. »

Et vous continuez de façon excellente :

« C'est dans l'instauration, à partir de la fin des années 70, d'une mondialisation sans règle autre que celles qui garantissaient la liberté du commerce que se trouve l'origine des difficultés actuelles. »


Ce qui nous gêne ici c’est l’emploi du mot mondialisation. Il est trop vague.

 

Ce qui s’est mis en place en 71 c’est une liberté du commerce sans politique monétaire internationale. On a prétendu que les monnaies pouvaient varier l’une vis à vis de l’autre dans un rapport quelconque (on a été du simple au double)  mais qu’un demi pourcent de droits de douane était une honte inacceptable. 

Baisser la TVA sur la restauration de quelques points était un sujet de discussion décennale mais perdre 50% de compétitivité vis-à-vis du Yuan ou du Dollar était « normal » et hors du débat entre nations. 

Ce qui a changé en 1971, c’est le système monétaire international. Le système fautif et l’idéologie qui va avec, auront été que les monnaies, gérées en Occident par des banques centrales plus ou moins indépendantes,  devaient flotter au rythme des pulsions du marché alors que les biens, les capitaux et les personnes pouvaient courir le monde sans entraves.


Il n’est donc pas tout à fait exact de dire que le système monétaire nouveau était sans règle.


Les accords de Bretton-Woods comme vous le savez ont été la victime à la fois des Allemands qui du fait des arrivées de liquidités excessives en provenance des Etats-Unis ont décidé de cesser d’en appliquer les règles et des Etats-Unis qui n’ont pas voulu défendre la parité de leur monnaie en or et qui ont finalement refusé de livrer leur or aux détenteurs de dollars.


Le flottement des monnaies a bien été subi. Aucun économiste sérieux n’avait fait une théorie complète et convaincante des changes flottants, à part quelques bribes dans Milton Friedman.


Mais de mauvais esprits ont fini par théoriser un état de fait et rendre tabou toute tentative de le modifier. Le rôle, pour la France,  de M. Giscard et de son conseiller Pébereau ont été à cet égard parfaitement délétère.  Dès 1972 le tarif extérieur commun de la Communauté européenne est abandonné (sans discussion auprès du peuple ni même des forces politiques), la banque centrale se voit interdire de prêter directement aux états et le principe d’indépendance de sa gouvernance est gravée dans le marbre. 

Depuis la zone Euro a été construite sur les mêmes bases d’une banque centrale qui n’est pas responsable de la valeur externe de la monnaie et qui n’a d’autre boussole que les prix moyens d’une sélection transnationales de produits de consommation.


Banques centrales indépendantes, ne finançant pas les états, marchés de capitaux à court et long terme libres, changes flottants, stabilité interne des prix de consommation sont devenus des idées et des institutions  sacralisées.


L’ennui, c’est que ce système n’a jamais fonctionné, ne fonctionne pas et ne fonctionnera jamais. Il est bien à la source de nos difficultés actuelles.


Il faut donc explicitement le condamner ou se condamner au verbiage. 


Voici la phrase que vous auriez du prononcer : « C'est dans l'instauration, à partir de la fin des années 70, d'un système général de monnaies administratives dont la valeur externe flotterait au gré des pulsions des marchés financiers et des manœuvres des banques centrales que se trouve l'origine des difficultés actuelles. »


L’auriez-vous fait qu’il vous aurait  fallu expliquer pourquoi et  dire comment on devait changer le système, mais vous auriez pu prendre date  et démontrer que faute de réforme on allait tous dans le mur.

Nous reviendrons dans cette grande faute intellectuelle de départ. Continuons à lire votre discours.

« La globalisation financière s'est installée pour compenser artificiellement les ravages que la mondialisation sans règle provoquait dans les économies des pays développés.
C'était nécessaire pour que les excédents des uns puissent financer les déficits des autres. »


Ici, vous allez un peu trop vite.  Dans le nouveau système rien en apparence ne laissait penser que les déficits et les excédents excessifs devaient être la règle. Les cours du change des pays en excédent auraient du monter et ceux des pays en déficits baisser. Les mouvements de changes auraient été stabilisateurs. C’était la théorie de Friedman : les ajustements auraient plus petits, plus constants, moins destructeurs. A terme le monde aurait connu une égalisation des taux d’intérêt, une baisse des réserves nécessaires, et des variations modestes de cours de change.  Pour Milton Friedman les changes flottants comme tous les systèmes de prix étaient stabilisateurs. 


On aura vu exactement l’inverse.


Le système ne devait pas provoquer de « ravages ».  Il n’aurait donc pas du être nécessaire d’effectuer des compensations sous forme de dettes.


Votre propos n’a de sens que si on explicite pourquoi en fait dès 1971 a été mis en place un système voué aux déficits et aux dettes en excédents contrairement à la vulgate qui a fini par le justifier.  

Vous ne le faites pas.


Est-ce la libre concurrence qui est le moteur du déficit, les pays pauvres et peuplés emportant progressivement tout le commerce mondial et toute la production ? La régulation doit-elle être commerciale d’abord ? Faut-il donc revenir sur le libre échange quasi intégral qui prévaut aujourd’hui ?   Ou sont-ce les défauts structurels du nouveau système monétaire international de facto qui doivent être incriminés ?


Le discours ne donne pas de clé sur ces questions cruciales.


En revanche il esquisse une explication fausse de l’accroissement de la dette globale. En considérant que la liberté du commerce implique que les pays riches soient mécaniquement  obligés de s’endetter pour continuer à consommer, on se trompe totalement de diagnostic.  Vous semblez croire qu’un pays pauvre a toujours l’avantage sur un pays riche en matière de productivité et qu’il lui prendra nécessairement sa production.

C’est évidemment faux. Sinon il n’y aurait plus de pays pauvres depuis longtemps et la Grèce triompherait en Europe.   Ce que vous oubliez c’est le taux de change. C’est lui qui régule les vannes.  Au sein de la zone Euro il n’y a plus de vannes. Dans un système de changes flottants les vannes sont chaotiques et irrationnelles. L’ennui c’est que le taux de change est un sujet tabou, aussi bien au sein de l’Euroland depuis que la monnaie unique a été choisie de préférence à une monnaie commune mais ajustable, que dans les instances internationales où les changes flottants sont le dogme absolu.


Ce que l’on a vu c’est une panne généralisée de quarante ans dans le fonctionnement des écluses monétaires. C’est sur ce défaut majeur que l’on aurait du se pencher. Mais au G.20, on a considéré,  que les changes étaient un non-sujet. Tragique méprise.
L’ouverture du commerce international et son développement n’est pas la source des difficultés. Au contraire, ils ont été une force de croissance constante et puissante jusqu’à ce que désordres financiers finissent par l’étouffer.


En revanche le pseudo-système, qui s’apparente à un non-système du point de vue technique, qui consiste à laisser une monnaie nationale jouer le rôle principal dans le système monétaire international soit comme monnaie de transaction soit comme monnaie de réserve, en sachant que les autorités dudit pays annoncent qu’elles se moquent de la valeur externe de leur devise, et qui laisse toutes les monnaies flotter ou non selon les stratégies des états, est une absurdité calamiteuse qui a fait tout sauter.

C’est cette absurdité qu’il faut dénoncer. Oui il  importait dès 2007 de prendre date en assénant que l’absence de réforme dans ce domaine provoquerait une crise plus grave encore et dès 2008 qu’elle ne permettrait pas de sortir de la crise qui avait explosé.

Bien sûr la France aurait rencontré des oppositions. Ni la Chine ni les autres pays mercantilistes n’auraient accepté sans réagir la remise d’un système dont ils croient tirer avantage. Les Etats-Unis n’auraient pas lâché leur privilège monétaire d’un tour de main.  Le Royaume-Uni, poumon financier et principale passerelle de recyclage des excédents et des déficits de balances de paiement  n’aurait pas non plus pavoisé.


Mais en indiquant que le prix à payer de l’inaction était une crise mondiale pire que celle de 1929, on se positionnait pour la suite.


Toulon 2011 n’aurait pas été cette pale copie de Toulon 2008.  Le Président aurait pu dire : « Nous nous enfonçons dans la crise comme nous l’avons prévu et annoncé faute de toucher au moteur de la crise. Voulons-nous attendre la vraie grande dépression mondiale pire que 1929 pour agir ? ».


Au lieu de cela vous avez rendu les armes par avance. En annonçant qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause le rôle du dollar comme monnaie internationale et qu’on ne reviendrait pas sur les changes flottants et que la Chine était notre amie malgré sa politique mercantiliste agressive,  vous vous êtes privé de tout levier pour faire changer quoi que ce soit. Et vous avez aggravé le tout en affirmant qu’il n’était pas question de revenir sur l’indépendance totale de la BCE.


Que vous reste-t-il comme issue sinon subir l’aggravation de la crise en secouant des petits poings impuissants ? Alors que le Président de la République Française aurait  pu prendre la stature du commandeur.

« L'Europe sans politique, l'Europe en pilotage automatique qui ne fait qu'appliquer aveuglément les règles de la concurrence et du libre-échange est une Europe qui ne peut pas faire face aux crises. »

Nous retrouvons ici une variante de la même analyse : l’Europe serait victime de la liberté commerciale et d’elle seule.  En vérité ce sont les changes de la zone euro qui sont en déshérence.  Lorsque le dollar a été faible ainsi que le Yuan entre 1997 et 2000, la croissance a été forte. Lorsque l’Euro a été trop fort, elle a souffert.

Les déséquilibres internes à la zone  ne sont pas non plus pris en compte. L’Allemagne a conduit une politique « mercantiliste » fondée sur la retenue salariale et une moindre croissance, mais sans trop de dettes, pendant que la France prenait un autre chemin, basé sur la consommation, le farniente et la dette à outrance.  Quant aux autres ! Chacun a fait ce qu’il voulait.

Entre le défaut de construction de la zone Euro qui laisse sans gestionnaire le taux de change (M. Juncker aura été un président fantomatique de l’Eurogroupe) et la politique foldingue de la France fondée sur le vive l’impôt, vive la dépense publique, vive la dette, vivent les avantages acquis, on a assez d’explications des difficultés particulières qui nous assaillent sans remettre en cause exclusivement le libre échange. 

« La croissance extravagante du secteur financier qui a disséminé d'invraisemblables quantités de dettes a eu pour conséquence la financiarisation de l'économie. Elle l'a mise sous la domination exclusive de la logique spéculative et l'obsession du court-terme. On en connait les conséquences dramatiques sur l'industrie, sur l'environnement, sur les inégalités et sur la dégradation de la valeur du travail ».

La question est de savoir quelle est la source de cette « croissance extravagante ».  Vous n’en esquissez aucune description dans le discours. On pourrait penser que votre idée sous jacente est que les pays développés, perdant dans la compétitivité mondiale, se sont lancés dans une course folle volontaire à la dette et que les banques en auraient rajouté pour arriver à la catastrophe que l’on connait.

La vérité, à laquelle vous faites si souvent référence dans ce discours,  est un peu plus précise que cela.

Les banques ne peuvent pas enfler leur bilan toute seule. Si elles avaient le pouvoir individuel de créer de la monnaie à volonté, aucune d’entre elle ne risquerait la faillite.  La dette créée par les banques est toujours un produit dérivé. Il faut une source nette de liquidité pour que la banque prête plus.  Cette source de liquidité à l’échelon d’un pays ne peut venir que de la création de monnaie banque centrale ou dans un afflux net de monnaie internationale, dans la pratique de dollars.

Chaque zone monétaire est donc dans la dépendance des balances qu’elle entretient avec les autres et de la politique de sa banque centrale « indépendante ». 

Dans un système de changes flottants où personne n’est responsable ni des cours des devises, ni des niveaux de balances de paiements, ni des niveaux de balance commerciale, laissés à la libre évaluation ou évolution des marchés, tout va dépendre de la politique monétaire des grands acteurs et principalement de la banque centrale du pays qui émet la monnaie mondiale et qui ne peut alimenter la liquidité mondiale que par des déficits de balances extérieures.

Après dix années d’inflation à deux chiffres et de déficits monstrueux, Volcker aux Etats Unis a donné à la fin des années 70 un énorme coup de frein qui a aggravé fortement aux Etats-Unis la dureté de la crise cyclique décennale. Ensuite Greenspan a repris dès 1987 la politique de Benign neglect et d’injection massive de liquidité à chaque chute de bourse ou début de récession. Lorsque les dettes devenaient trop grandes on ruinait le créancier comme le Japon dans les années 80. Ils ont accumulé des avoirs en dollars replacés aux Etats Unis selon une spirale sans fin (la double pyramide de crédits décrite si bien par jacques Rueff) avant de subir des très graves dépréciations dont ils ne sont toujours pas remis. A partir des années 90 la Chine s’est ajoutée.  Et elle proteste en voyant qu'elle prend le même chemin si lme dollar s'effondre. 


Les pyramides de déficits de la balance dollar des Etats unis ont donc été depuis 1971 la source des pyramides de dettes quiont été certes  partiellement purgées après chaque accident conjoncturel.mais qui ont chjaque fois repris de plus belle.


On a vu ainsi les dettes globales moyenne des Etats industrialisés qui étaient redescendues à moins de 200% du PIB remonter dès 1972.  Partout. On a dépassé  200% puis 250% puis 300% puis 350% de ratio dette/PIB pour atteindre souvent 400 et plus. L’Irlande ira vers les 1000%, l’Islande les 1400% !


Nous avons décidé au Cercle des économistes e-toile d’intervenir quand beaucoup de cs pays ont dépassé les 300% en 1997.  Depuis cette date nous appelons les dirigeants à réfléchir aux défauts d’un système qui ne pouvait qu’exploser de façon cataclysmique. Et on a passé les 300% pour aller vers les 400%  dans le silence absolu des économistes officiels et des politiques !


Le cœur de votre réflexion devrait être fixé sur cette explication : pourquoi et comment depuis 1971 le monde a-t-il vu l’endettement global des pays développés remonter alors qu’il baissait continument depuis la guerre ? 


 « L'Europe sans politique, l'Europe en pilotage automatique qui ne fait qu'appliquer aveuglément les règles de la concurrence et du libre-échange est une Europe qui ne peut pas faire face aux crises. C'est une Europe désarmée. C'est une Europe qui est condamnée à subir. Cette Europe-là, nous n'en voulons pas. »


Ce n’est pas nous qui vous contredirons. Nous affirmons que la gestion par la norme est la grande victime de la crise.  Ce n’est pas vrai seulement pour l’Europe : à partir du moment où il n’y a plus de discipline internationale d’état autour des taux de change, le monde vit dans le spontanéisme corrigé théoriquement par la norme et les institutions juridiques mais en vérité exploité par les puissances en vue de leur propre intérêt. Au darwinisme microéconomique réponds un darwinisme macro économique qui a permis aux Etats unis et à la Chine de tirer au moins provisoirement et en apparence leur épingle du jeu. Mais au prix de la faillite générale. 


Il est clair que dans ce choc des puissances la France n’a pas  fait le poids et l’Europe n’a pas existé.


A l’intérieur de la communauté, sur trop de sujets, la commission européenne dicte sa loi contre les états. Le ministre socialiste Allègre a écrit que la collectivité des ministres de l’éducation n’a rien pu faire pour imposer à un Commissaire un projet que tous les ministres européens avaient accepté. Le Commissaire a dit : niet. Et rien ne s’est fait.  Seule la commission a l’initiative. Et sur certains thèmes un grignotage perpétuel soutenu par la Cour de Justice Européenne a été mené sans résistance réelle de la France.

Dans tous les secteurs communautarisés via la Commission les gouvernements et donc leurs électeurs ont perdu tout pouvoir de contrôle et surtout de changement. Le Parlement européen a toujours été une farce démocratique et le restera.

Avec la BCE la perte de pouvoir est encore plus radicale. Non seulement le pouvoir a échappé aux Etats mais ils sont condamnables s’ils prétendent remédier à ce triste état de fait.  L’indépendance des banques centrales est une fiction idéologique. Ne donner à cette fiction qu’une mission de stabilité d’une liste de prix de produits de consommation plus ou moins arbitraire et moyennée sur une zone aussi grande n’a pas de sens.

Vous venez de prendre des décisions qui mèneront à la perte de la responsabilité budgétaire. La « règle d’or » cela consiste à créer une condition de plus de « pilotage automatique pendant la crise ».

Les Etats européens ne disposent plus du volant règlementaire et législatif dans aucun des domaines communautarisés, n’ont plus de gouvernail monétaire et désormais sont contraints à faire avaliser leurs budgets par la Commission.

C’est une Europe dont les états sont condamnés à subir.

Vous affirmez : nous ne voulons pas d’une Europe passive.  Très bien. Parfait. Mais quels sont les leviers qui restent à disposition du Président de la République Française ?

En revanche des pouvoirs transférés ne sont pas exercés.

Qui était responsable de la politique de change en Euroland ? Pas la BCE, on le sait. On a statutairement mis hors jeu l’institution qui a le plus d’influence sur les changes. Les états de la zone Euro ? Aucun pouvoir.  Les traités disaient : c’est l’Euro-groupe.

Cet Euro-groupe a été présidé par un fédéraliste européen, le luxembourgeois Juncker,  quasiment depuis sa création. Qui a entendu sa voix ? Qu’a-t-il fait ou dit dans ce domaine ? Rien.   Et pourquoi rien ? Parce que l’Euro-groupe et les états de l’Euroland n’ont exactement aucun pouvoir sur les changes externes et qu’ils sont totalement impuissants à contrer les forces centripètes à l’intérieur de la zone Euro.  De toute façon son président n’a même le pouvoir de parler au FMI !

On ne voit pas que ces institutions partiellement informelles, divisées et croupions, ait un rôle quelconque sinon de dialogue entre ministres européens, façon club.

L’Europe a désarmé les états pour tout ce qui concerne les mouvements de personnes, de capitaux et de produits au sein de l’Union.  Et elle ne produit aucune politique dans ces domaines. Les armes mises au râtelier européen ne servent plus.

Votre discours n'est pas faux. Il ne fait guère avancer les choses. On en reste à l’incantatoire. Que faire sans sortir de l'Euro ou sans créer à côté de la Commission un centre opérationnel réel de l'Euroland piloté par la réunion des états concernés ? Surtout comment faire si Mme Merkel ne veut pas  ?

Les erreurs incroyables de M. Michel Pébereau

Le banquier Michel Pébereau a commis un discours à l'Institut de France le 25 octobre 2011 qui illustre de façon presque parfaite l'incompréhension de la situation économique qui prévaut aujourd'hui dans les milieux huppés de la finance et de l'administration françaises.

Les contresens commencent à la première ligne et se poursuivent jusqu'à la fin du texte (publié dans Commentaire n°136).

Nous n'avons pas ici la place pour en faire une critique détaillée complète. Allons à l'essentiel :

"C'est la décision de la communauté internationale dans les années 70 de s'en remettre au marché pour fixer la valeur des monnaies qui est à l'origine du basculement dans un nouveau monde financier. "

C'est vrai sauf qu'il ne s'agissait pas d'une décision. Les Allemands ont cessé en 70-71 de jouer le rôle prévu par les accords de Bretton-Woods provoquant la réduction rapide des stocks d'or des Etats-Unis.  Ceux ci ont réagi en abandonnant unilatéralement la conversion des dollars en or. Cette voie de fait n'a rien à voir avec une "décision de la communauté internationale".  Elle traduisait que justement il n'y avait plus de "communauté internationale" et chacun était libre de faire ce que bon lui semblait avec sa monnaie et sa politique monétaire. Cela revenait à un étalon dollar compte tenu de la place de cette monnaie dans les transactions internationales.  Aucun livre d'économie n'avait explicité ce nouveau modèle. Au contraire les changes flottants étaient considérés dans tous les grands manuels comme une fantaisie qu'on signalait en passant pour être complet.  On est donc entré de force dans un système inconnu à cette échelle là et dont les inconvénients allait bientôt se faire sentir.

" Ce système (les changes fixes NDLR) a éclaté à la suite des bouleversements provoqués par le choc pétrolier de 1973".

Parfaite inversion des causes. Les changes flottants apparaissent en…1971, pas en 1973. L'énorme dépréciation du dollar engendrée par le détachement du dollar à l'or a provoqué la colère des pétroliers, payés en monnaie de singe.

Ils ont profité de la guerre perdue lancée contre Israel par les pays arabes en vue de récupérer les territoires occupés depuis la guerre précédente pour  provoquer une hausse massive des tarifs.  La crise de 74 n'est pas "le premier choc pétrolier", mais "la première crise des changes flottants", la première des crises les plus graves depuis 1929. A l'époque on s'interrogeait sur les risques imminents d'une dépression de type 1929.

Face à la récession divers pays comme la France jouent la politique habituelle : relance keynésienne pilotée par les déficits étatiques. Mais là, surprise, cela ne marche pas. La relance Chirac est un échec et il faut vite appeler Raymond Barre.

Les relances keynésiennes ne fonctionnent pas en changes flottants.   La leçon sera réitérée après la récession de 1992 et celle de 2009.

"Elle (la nouvelle sphère financière) a aussi aidé les pays avancés à maîtriser le fléau de l'inflation".

Comment peut-on écrire des bêtises pareilles?  Pendant 15 ans les changes flottants ont été à la source d'une inflation à deux chiffres partout. Jusqu'à ce que Volcker siffle la fin de la récréation, au prix d'une violente récession aux Etats-Unis.  L'auteur passe d'un trait de plume sur toute la période de stagflation qui a suivi la décision américaine de 1971. Puis sur la terrible récession de 93, la véritable première récession mondiale depuis la guerre de 40 et la nouvelle "crise la plus sévère depuis 1929". 

Après cette crise  se produit un phénomène important : la chute du mur de Berlin et l'accès de la Chine au commerce mondial. Les terribles effets des doubles pyramides de crédits  ne se verront plus dans les chiffres des prix à la consommation mais dans ceux des biens durables et dans les bulles qui enflent sur tous les marchés de valeurs.  Les prix de l'immobilier s'envolent, comme les cours des bourses de valeurs, des commodities, de l'or et des métaux précieux etc.  Le dollar perd 99% de sa valeur en or.  Ces bulles explosent entre 1998-2001 provoquant une terrible secousse et parfois de véritables tsunamis financiers comme en Argentine, en Russie, et un peu partout en Extrême-Orient.

"Dans l'enthousiasme de ces années de croissance"…

La croissance mondiale moyenne baisse dans la décennie 70, puis baisse à nouveau dans la décennie 80, baisse encore dans la décennie 2000, puis baissera encore dans la décennie 2010 compte tenu de ce que l'on sait. C'est la fin des trente glorieuses et l'arrivée des quarante minables.  En attendant mieux.

Enthousiasmant ? Vraiment ?

" Par ses excès la finance porte une lourde responsabilité dans la crise".

Une fois encore, une banque ne crée pas de monnaie par elle-même. Il faut au système bancaire une impulsion, une arrivée nette de liquidité. D'où est donc venu cet apport net de liquidité ?  Là il n'y a plus personne. M. Pébereau est absent. 

Elle  n'a que deux sources principales : la politique des banques centrales et les excédents de balances de paiement. Quand la FED alimente en permanence le marché de liquidités alors que les partenaires des Etats-unis replacent leurs excédents aux Etats unis eux-mêmes, elle crée un cercle vicieux, une vis sans fin de création de crédits. Il n'y a pas d'autres explication au gonflement monstrueux des encours de dettes qui passent les 200% du PIB, puis les 300, puis les 400, presque partout, sans que personne ne rugisse de colère. Si : Maurice Allais avant de mourir pousse un cri d'alarme. Il est marginalisé de façon incroyablement grossière. Où était Monsieur Pébereau pendant ce temps là ? Quand a-t-il dénoncé ce système délétère qui ne pouvait qu'exploser. "Ce qui doit arriver, arrive " disait Maurice Allais.

Ce qu'ont fait les acteurs financiers, c'est introduire, avec la caution des autorités, et des agences de notation,  des outils permettant de tourner les règles prudentielles habituelles. A-t-on jamais entendu M. Pebereau se plaindre et demander la mise hors la loi de ces dispositifs ? Ils ont permis une certaine augmentation du "leverage", de l'effet de levier, du ratio capital-dette. Mais c'est marginal par rapport à l'enflure de crédits induite par les alimentations massives et constamment accélérées  de liquidités primaires.

"Les Etats ont un rôle à jouer pour que toute la finance soit au service de la croissance et de la stabilité financière. Maîtrise des finances publiques et coordination des politiques économiques sont les conditions de l'indépendance des états par rapport aux marchés".

Les accords de Bretton-Woods, aussi imparfaits qu'ils étaient avaient pour mission principale de forcer les états "à ne pas faire plus de bêtises que les autres" et à s'assurer d'un minimum de coopération. Pas d'excédents commerciaux monstrueux ; pas d'excédents monstrueux de balances commerciales ou de paiements.  Ce ne sont pas les marchés qui peuvent mettre en branle les mécanismes législatifs et budgétaires et monétaires, qui permettent de maintenir les parités arrêtées en commun. Au contraire les changes flottants et la liberté complète des mouvements de capitaux permettent des crises de crédits endogènes. Ils sont déstabilisateurs par construction. Toutes les hypothèses contraires ont été démenties par les faits.

"Pour que toute la finance remette ses virtualités au service de la création de prospérité réelle, il faut encadrer la liberté du marché par le contrôle et la régulation de ses acteurs".

Le seul mécanisme assez puissant c'est l'obligation faite aux Etats de surveiller leurs balances extérieures et la valeur externe de leur monnaie. C'est-à-dire le retour à un système de changes fixes, concertés et de règles puissantes de surveillance des politiques d'états.  Tout le reste est du pipeau grec  et peut même être contreproductif. Réguler les bonus et le capital des banques et les règles comptables et les agences de notation, tout cela c'est de la blague.  Si on laisse en place un système qui dans les trente ans à venir fera baisser à nouveau le dollar de 99% pour sa valeur en or, qui permettra à la Chine la poursuite des excédents monstrueux qu'on connait, empêchant que "le travail s'échange contre le travail",  avec une liberté totale des mouvements de capitaux qui peuvent contrarier toutes les politiques nationales ou régionales , on n'aura exactement rien fait.  Et il faut liquider les milliers de milliards de dettes créées par le système précédent.

L'illusion que les changes flottants et la complexification des méthodes techniques de la finance sont une bonne chose est tenace.  C'est cette illusion là qu'il faut vaincre. Et celle de croire qu'en régulant uniquement le secteur financier par des taxes et des règlements, sans changer le cadre global où il s'agite, on aura réglé tous les problèmes, est tout aussi puérile.  


Didier Dufau pour le cercle des économistes e-toile.



Nouveau traité européen : quel impact ?

Pour connaître l'impact d'un train de mesures comme celui qui vient d'être mis sur les rails par l'Union Européenne moins le Royaume-Uni il faut avoir une grille de jugement.

En temps de crise, la préoccupation est toujours double :

* sortir du mauvais pas où l'on s'est fourré
* éviter de recommencer.

Il faut donc, d'abord, avoir une idée des causes de la crise.

Nous défendons ici que le monde souffre d'une erreur de conception du système monétaire international fondé sur les changes flottants et une monnaie de réserve internationale gérée par un seul pays à son seul profit apparent, que l'Euroland est mal conçue avec notamment une banque centrale à la vocation atrophiée, et que la France a sombré à son détriment dans le tout état, tout impôts, tout dépenses publiques.

L'accord européen n'apporte aucune solution directe aux malheurs liés aux changes flottants et à "la guerre des monnaies".

Les statuts de la banque centrale reste ceux qu'ils sont et la gouvernance de la zone euro reste bancale, du fait d'une gestion par les principes, par la norme, et non par une gouvernance capable de piloter. Si la convergence des politiques budgétaire est acquise, tous les autres éléments sont libres. Une politique sociale effrénée mais sans effet sur le budget (jouer sur la durée du temps de travail, les salaires etc.) a autant d'effet que la politique budgétaire. De même que les politiques de crédits peuvent être très différenciées indépendamment du budget. La convergence budgétaire ne garantit aucune convergence générale. D'autant plus que les déficits peuvent être subis et non décidés, comme on vient de le voir du fait du sauvetage presqu'obligé des banques et la mise en œuvre des "stabilisateurs automatiques" en cas de récession. 

Pour la France l'obligation d'être raisonnable était souhaitable. Mais les mesures prises ignorent une réalité que nous soulignons inlassablement : l'existence du cycle. Le budget doit être contra-cyclique. Il ne doit pas être a-cyclique.  Excédentaire pendant les phases de croissance forte il doit redevenir déficitaire pendant les creux. L'équilibre budgétaire doit être dosé finement en fonction des fluctuations générales. L'anomalie est dans l'effet de cliquet des dépenses publiques en cas de baisse de recettes et la reprise immédiate des libéralités financières dès l'arrivée des excédents des vaches grasses.

Toute cette rigidité introduite sur le sable mouvant des changes flottants, renforçant la sous-compétitivité lié à l'Euro fort et confirmant l'absence de politique des changes ne garantit rien du tout pour l'avenir. On a mis une camisole de force à un épileptique jouant au trampoline.

Permet-il au moins de sortir de la crise de financement propre à la zone Euro ?

On sait que la difficulté est lié à un excès de dettes. Les banques sont virtuellement en faillite et les états ne peuvent plus les soutenir sans paniquer les prêteurs, ni même se financer à des taux raisonnables.

Pour liquider des dettes en excédent il n'y a que quatre manières :

- Constater la perte d'une partie des créances : en un mot une faillite organisée ;
- Faire fondre la dette par l'inflation ;

- Pousser la dette devant soi en réduisant à rien les taux d'intérêt voire en les rendant négatif ;

- Accélérer la croissance pour trouver les ressources nécessaires au paiement des intérêts et au remboursement du principal.

Sur le premier point il est annoncé qu'il n'y a aura plus de faillite organisée. En revanche on corsète à ce point les banques qu'elles doivent liquider en masse leur portefeuille et limiter drastiquement le financement...des états. La taxe sur les opérations financières achèvera le travail. C'est du "deleveraging" au forceps.  Mais si on brade des dettes sur le marché secondaire, ces dettes ne sont pas pour autant réduites.

L'inflation est interdite par les statuts de la BCE.
 
Pousser la dette devant soi n'est possible que dans la mesure où il y a refinancement. C'est-à-dire qu'il faut des banques désireuses et en situation  de prêter, si possible dans la zone monétaire elle-même et non pas à l'étranger avec risque de change. Mais les mesures de compression bancaire ne le permettent pas.

Accélérer la croissance est impossible dans le cadre des plans d'austérité nécessaires pour revenir dans les clous des normes fixées par l'accord.

Au total force est de constater que ces accords ne règlent rien pour le futur et ne permettent pas de sortir du trou où on est tombé.
 
Ils rassurent à moyen terme les porteurs de dettes européennes hors de la zone Euro. Mais ils n'empêcheront pas la dégradation générale des notations. Ils donnent à penser que l'Europe  a choisi son avenir politique de façon si forte que la panique s'arrêtera et l'intendance suivra. Mais le temps constitutionnel n'est pas celui de la finance.
   
Sauf si la BCE, "rassurée" sur le sérieux de ses mandants par ses beaux principes gravées dans le mou des parchemins, décidait unilatéralement et en toute "indépendance" de lâcher les liquidités massivement ce qui est actuellement possible sans déclencher une forte inflation, il est plus que difficile de déterminer en quoi les mesures prises peuvent véritablement avoir un effet positif pour la prévention des crises futures comme pour la résolution des conséquences de la crise mondiale en cours.

A entendre les débats qui ont suivi dans les médias, les défenseurs de l'Euro semblent pris au dépourvu. Ils en sont à acquiescer avec ceux qui pensent que l'Euro ne passera pas l'hiver si, au-delà des mesures prises, un "projet vraiment européen" n'était pas mis en place accompagné par un déversement de liquidité de la BCE rendu actuellement impossible par la constitution allemande, verrou qui doit sauter.  Les européistes ont finalement intégré  que l'Euro tel que conçu n'était pas viable. Après avoir crié sans réfléchir que l'Euro était la seule solution, celle qui allait faire naître solidité financière et 5 millions d'emplois nouveaux, comme disait Mitterrand, qu'il s'agissait d'un bouclier dont la construction valait bien quelques sacrifices, manifestations d'un acte de foi plus que d'un raisonnement économique,  les voilà devenus incrédules ou apostats au moment même où l'on créée une nouvelle étape de la fusion économique : l'Europe budgétaire.  

Pendant ce temps là la Grèce s'enfonce dans la récession, comme peu ou prou l'Espagne, le Portugal, l'Irlande et l'Italie. La France ne sait plus si elle dans le camp des forts ou des faibles. L'Europe tout entière perd en compétitivité globale.

Ce n'est plus qu'un cri presqu'unanime : que la BCE lâche la liquidité nécessaire et que l'Euro baisse.

On vote un traité qui dit le contraire : pas de gabegie et pas de dévaluation compétitive. 

La postérité risque d'être un peu dure lorsqu'elle examinera la manière dont l'Europe et le Monde auront géré la crise depuis 2007.

 
Didier Dufau pour le Cercle des économistes e-toile.



Du côté des gestionnaires de fortune

En attendant que les états se soient mis d'accord sur quelque chose, aussi bien dans le cadre de l'Europe que dans celui plus général du G.20, il est intéressant d'aller tâter le pouls des épargnants et des gestionnaires de leur épargne.

Comme le dit si bien le CEO d'UBS au journal suisse Le Temps, la question est savoir si on fait du conseil en placement ou si on gère la relation avec le client. En ces temps d'incertitudes majeures, l'accent est partout mis sur la relation avec l'épargnant. Imaginez qu'il retire sa confiance au vu des résultats navrants de l'année 2011 !

On sait que de tradition un bon gestionnaire de fortune est un homme émotif et convivial qui sait pleurer avec le client. Lors que les résultats sont bons, le gestionnaire dit "je". Lorsqu'ils sont mauvais, il dit "nous". En 2010 : "je suis content de mes performances." En 2011 : "nous avons souffert cette année". Enfin, surtout vous, car nous cela va encore bien merci. Surtout si vous restez.  

Il faut être capable en toute circonstances de débiter les plus plates banalités, en général pêchées dans le journal du jour si tant est que "des éléments de langage" n'aient pas été distribués par une obligeante direction générale. Le chef du département "retail"  de Blackrocks  en Suisse va par exemple se fendre d'un article, toujours  au Temps,  pour expliquer que "la stratégie doit privilégier les entreprises en bonne santé". C'est sage en effet.   

Le bon gestionnaire doit sans farder la "difficulté exceptionnelle du moment" faire valoir qu'il fait tout de même mieux que les autres. Il doit utiliser la méthode "Hervig von Hove" telle que démontrée dans le même journal Le Temps, une vraie mine d'or : "Depuis le début de l'année la performance de nos fonds se situe entre -2% et -6.5%, des chiffres à comparer à des chutes bien supérieures des principaux indices boursiers".  Variante : à ceux de nos principaux concurrents. Toujours garder prêt à servir le résultat particulièrement désastreux d'un fonds même inconnu qui servira de repoussoir. L'important est de faire prendre conscience au client à quel effroyable destin il a échappé en restant sagement auprès des "bons gestionnaires".

Une des règles de fer est de jamais parler de la rentabilité de l'entreprise gestionnaire.  Inutile de rappeler au lourdeau que les marges s'étaient envolées jusqu'à 180 points de base dans certains  cas de mandat entre 2005 et 2007 (nous ne parlons évidemment pas de la gestion de la fortune de la malheureuse Mme Bettencourt !).  Et de ne jamais présenter  de comparatifs explicites sur plusieurs années. Les résultats globaux sur l'année en cours, n'espérez rien de mieux. Quant au prix de revient unitaire moyen d'un actif comparé à sa valeur du jour, ne rêvez pas.  Les pertes apparaîtraient si bien que même le plus langoureux roucoulement ne servirait à rien.  Evitez les aveux dérivés comme celui  du "Head of discretionary portefolioManagement du Crédit agricole suisse private equity" : "La performance moyenne sur trois ans sur les dix dernières années est de +3.6%".  Si l'inflation prend 2,1% et le gestionnaire 1.8%, le gain avant impôt est nul.  

Le Cabinet Deloitte qui conseille le secteur de la gestion de fortune indique qu'il est l'heure de "changer de modèle", une des phrases creuses à la mode dans tous les domaines du management. Il faut mettre en avant les notions "d'asymétrie, de liquidité et de dynamisme". Avec de tels conseils nous sommes sauvés. Surtout si on y ajoute l'avis déterminant du responsable de la gestion de portefeuilles pour la clientèle privée chez Lombart Odier : " Une gestion active avec conviction s'impose".  On apprend donc que jusqu'ici la gestion n'était pas active et manquait un tant soit peu de conviction.

Lors d'une récente enquête, la BNP demandait à ses clients ce qu'ils espéraient d'une bonne gestion de fortune. De beaux locaux et des invitations à des "events" de prestige dans des endroits sélectionnés pour happy few ont été des réponses fort nombreuses, à ce qu'on dit. Cela prouve que les épargnants sont des sages. Quitte à se faire légèrement piller, autant que ce soit dans une ambiance sympathique et exclusive. Il faut le dire les vrais gestionnaires de fortune spécialisés dans la clientèle riche sont autrement plus "dynamiques" et montrent une autre "conviction"  dès lors qu'il s'agit du traitement du client (par traiteur)  que les mercenaires des banques commerciales.  

L'un d'entre eux organisait son raout annuel ces derniers jours.  L'endroit choisi est magnifique : un hôtel particulier place Vendôme, avec des salons luxueusement décorés et la vue féérique sur les illuminations de Noel. Le champagne, Henriot, servi frais est excellent.  Côté petits fours cela manque un peu de classe. Mais les temps sont durs. On ne va pas chipoter.  L'important, ce sont les discours. On a fait venir "un économiste officiel". Pas n'importe qui.   

On ne fera pas grâce d'un de ses titres à l'auditoire lors de sa présentation. Il s'agit de montrer que décidemment, on choisit les meilleurs, les mieux en cour. L'intervenant  entend lui même faire savoir combien il est important. Il énumère ses postes de conseiller. Il indique qu'ayant été choisi pour un poste dans un "machin" public, les conflits d'intérêts possibles l'obligeront à quitter certains d'entre eux. En un mot : quelle chance nous avons qu'il ne se soit pas encore démis de ses fonctions chez ce gérant de fortune ! Profitons donc encore un instant de son grand savoir et de son entregent. Un homme si proche du pouvoir, si influent, si présent dans les médias, cela vous pose. C'est tellement vrai que nous avons vérifié qu'il intervenait partout. Trois invitations à des manifestations de ce genre reçues en quelques semaines portent son nom.

L'augure va parler. Nous, on est un peu sceptique.  Ce garçon est le roi de la banalité. Il est le parfait représentant du "parler économie pour ne rien dire", le prince de la "pensée zéro". Nous l'avons égratigné sur ce site justement pour cette incapacité à assumer ce que devrait être le "devoir des économistes" : alerter sur les défauts des systèmes et sur les contradictions des politiques ; faire savoir les conséquences des actions et des inactions. Il n'a jamais proféré la moindre prévision juste. Il n'a pas vu venir la crise. Au contraire il l'a toujours minimisée. C'est un européiste. L'Europe c'est toujours bien. Sinon il ne serait pas aux postes qu'il occupe.

L'Europe,  il va en parler. C'est le "sujet de la semaine".  Lui qui n'a jamais, au grand jamais, éprouvé la nécessité de faire valoir qu'il y avait quelques difficultés de structure dans la construction de l'Euroland de Maastricht depuis 20 ans, trouve que ce petit sujet pour semaine creuse  n'est pas grave.  La théorie du complot qui voudrait que de vilains américains chercheraient noise à l'Euro est ridicule.  L'Europe a toujours avancé par crise. Nous sommes au bord du gouffre mais l'Europe avance toujours le dos au mur. Il ne peut rien dire des résultats des conférences qui s'annoncent en fin de semaine pour recadrer l'Euroland et ne peut préjuger des résultats (on n'est jamais trop prudent) mais il pense que cela va bien se passer. "L'Europe est  le dos au mur et au bord du gouffre mais elle va faire un grand pas en avant", volens nolens. Pas sûr que l'orateur ait bien vu le côté comique de son discours.

Pour le reste, on n'aura droit qu'à des airs inspirés pour énoncer des banalités et vite parce que "le temps nous manque".

Des explications de la crise ? Aucune. Satané manque de temps …Des solutions concrètes ? Néant absolu.  Toujours ce sacré manque de temps.

Alors quoi ? Monsieur a un scénario. D'une originalité exemplaire ! L'expansion sera molle en 201. Pareil pour 2013. Aucune catastrophe à prévoir. Et surtout pas d'inflation, en tout cas pour les deux prochaines années. Donc inutile d'investir dans l'or ou l'immobilier. La panique actuelle qui fait fuir vers le Franc suisse, les actifs réels en Allemagne, etc.? Rien à battre.  Comme il n'y aura pas de crise de la zone Euro ni d'inflation, pourquoi s'inquiéter ? Il est vrai que si  le président du CAE auprès du Premier Ministre faisait du catastrophisme, il ne le serait plus longtemps.
 
Molle l'économie sera mais positivement tirée par les pays émergents. Le ralentissement au Brésil, en Chine, le début de crise en Argentine, ce n'est rien du tout. Leur croissance restera forte et tirera l'économie des pays développés. Pas de soucis à se faire sur le long terme.

On ne peut rester totalement dans cette ambiance béni-oui-oui. Il faut alerter sur des aspects  ciblés.   Voici notre sommité alertant sur des "points à surveiller".

Le dollar risque de baisser et les chinois de leur emboiter le pas. Une critique du système monétaire international ? Que nenni. Les changes flottants c'est tabou. Il faut les surveiller c'est tout. D'autant plus qu'il n'y a personne en Europe chargée de la politique de change. Une critique ? Mais non. C'est normal ou tout du moins c'est comme cela.
 
Il faut surveiller les matières premières qui risquent de grimper de façon asphyxiante pour l'économie française et européenne.  

Un krach obligataire est possible car les taux longs sont négatifs ce qui ne pourra pas durer éternellement. On fait quoi ? Silence. Mais il l'aura bien dit si cela arrive.

Même discours depuis quatre ans selon les habitués de ces agapes. Il n'y a pas que le président Sarkozy pour resservir tel quel d'anciens discours !

L'auditeur n'aura rien appris.  Espérons qu'il pensait pendant ce pensum à la flûte de champagne à venir.  Comment des nullités pareilles qui n'ont rien vu venir et absolument rien compris à la crise peuvent-ils continuer ainsi à truster, avec de grasses rémunérations, le discours économique ? Un expert qui se trompe en France reste un expert. Ce n'est pas ce qu'il dit qui compte mais qui il est. Enlever l'armature des titres il ne reste rien. On nous joue "l'être et le néant".   Et pendant ce temps là l'avoir se carapate (alexandrin).

Mais voici que les gestionnaires prennent la parole. La durée de possession d'une action est …de 22 secondes. La volatilité est structurelle. Les marchés de valeurs sont déconnectés des réalités et vivent leur vie propre. Tous les placements ont vu leur rendement baisser et se rapprocher de presque rien. La crise va durer longtemps sans doute une décennie ou deux. Par conséquent il faut de superbes gestionnaires de fortune. La "gestion directionnelle" c'est finie. Il faut une gestion "opportuniste" afin de résister aux baisses et exploiter toute occasion de gains de valeurs.

Nos dynamiques gestionnaires vont donc aller "chercher l'argent là où il est" (phrase citée une bonne demi douzaines de fois par les orateurs, un "élément de langage", probablement conçu par un ancien fiscaliste socialiste converti à la gestion de fortune). Le mauvais esprit pensera que c'est bien ce qu'ils font avec la clientèle qui les écoute. Mais non : on parle de l'intérêt des épargnants.  Par chance il reste des gisements de profits certes lointains et dangereux mais prometteurs : les pays émergents. la Chine nous sauvera donc ainsi que le sud saharien ! Les atterrissages en cours se feront sans drame. Ce qui est bien le moins quand la piste se trouve au bord du gouffre !

Et l'or dans tout cela ? Un des gestionnaire n'est pas du tout d'accord avec Monsieur l'économiste (avec tout le respect qu'on lui doit naturellement). Non pas que la panique généralisée doive fausser le jugement. Monsieur aime les courbes longues (nous sommes comme lui) et il nous sort une des courbes que nous aimons beaucoup : celle de l'évolution du ratio dette/Pib des Etats unis. C'est un des éléments qui depuis 1997 nous a fait considérer la possibilité d'une crise d'une exceptionnelle gravité.  La revoir ici est une bonne nouvelle. On s'intéresserait donc à cet aspect critique de la situation : le gonflement inimaginable des dettes par rapport au PIB dans la majorité des pays développés ?
 
En vérité la courbe est exploitée en association avec une autre qui donne le cours de l'or en fonction des encours de dette.  Il y a corrélation. Donc l'or a encore de beaux jours devant lui et le cours de 1750 dollars l'once n'est qu'une étape. L'or reste un placement important non lié à l'incertitude ou à l'inflation. C'est inscrit dans les courbes. C'est structurel. Monsieur le président du CAE peut aller se rhabiller.

Au passage on donne un état de l'endettement des pays européens. Mais là, surprise : les chiffres sont tronqués. Ils ne font apparaître qu'un endettement à peine supérieur à 2 fois le PIB. En fin de séance la remarque en sera faite en privé. Réponse : "on ne peut tout de même pas faire paniquer la salle, on lui a déjà dit assez de mauvaises nouvelles comme cela" !  Si en effet il fallait dire toute la vérité au malade, où irait-on !
 
Notons une fausse note : devant un parterre de personnes plus qu'aisées on  laisse glisser que la crise française "c'est la faute des politiques qui ont voulu  sauver notre modèle social".  "D'ailleurs plus d'un million de travailleurs allemands gagnent moins que notre Smic et le coût horaire en France est supérieur à celui des Allemands".  

Allons donc vite aux buffets installés dans les jolis salons plongeant sur  la place Vendôme  méditer sur ces pauvres qui nous font tant de mal. Heureusement que les marchés veillent pour mettre un peu de plomb dans la tête de nos démagogues. Même si, actuellement, ils ruinent proprement la petite foule qui se presse autour des buffets.

Ainsi vagabondaient en ce début décembre 2011 l'esprit des gestionnaires de fortune.  En 2012 c'est sans doute la fortune qui va vagabonder !

 



Economie amusante : un scénario intéressant !

Que se passerait-il si un état, par exemple la France, qui dispose d'une fabrication des billets de banques coûteuse mais puissante  décidait le créer unilatéralement des Euros ?

Le mécanisme pourrait être celui-ci :

- L'état français crée la Banque d'amortissement  de la dette française.

- L'état ferait imprimer pour 1000 milliards d'euros de billets.

- La Banque de France les monétiserait en achetant pour mille milliards de titres émis par la banque d'amortissement.

- Le bilan de la banque centrale française serait équilibré : 1000 milliards d'émission contre 1000 milliards de titres.

- Le bilan de la banque d'amortissement le serait aussi : 1000 milliards de cash contre 1.000 milliards d'obligations.

- La Banque d'amortissement  dispose maintenant de la trésorerie pour intervenir par mille moyen sur les différents marchés financiers (marché interbancaires, marchés secondaires des dettes d'états etc).

- Les banques commerciales peuvent à nouveau financer l'économie et éventuellement souscrire de nouveaux bons du trésor.

- La spéculation sur les taux d'intérêt français s'arrête aussitôt après avoir essuyer de lourdes pertes.

- L'économie repart à proportion des injections de liquidités.

-  Loin de la dictature de la BCE et des marchés l'état peut organiser une croissance vertueuse en étalant les réformes visant à amaigrir l'état et les collectivités locales.

- A terme la banque d'investissement rembourse  la banque centrale et les écritures inverses sont passées.

- Nous sommes revenus à la situation ex ante avec des économies encore dynamiques (pas de  déflation,ni de récession) et une situation budgétaire assainies.

- Bien sûr on aurait violé les traités. Mais sans le dire. En quelque sorte on auraiot  péché contre la règle mais pas contre l'esprit, puisque l'Euro, dégagé du besoin de faire sortir un pays du club de l'Euro, serait naturellement sauvé.

- Du faux monnayage d'état n'est pas du faux monnayage, mais de la politique monétaire.

- Et depuis quand l'hypocrisie ne figure plus dans les armes de la politique nationale ?

Au lieu d'être maltraité par les marchés, on aurait marché sur les traités.


Maintenant la BCE peut décider de son côté et d'un seul élan de créer 2500 milliards d'Euros (1.000 milliards pour la France, 500 pour l'italie,  300 pour l'Espagne, 150 pour le Portugal, la Grèce, l'Irlande, etc.)  et de les mettre à disposition d'un fonds de solidarité financière  Européen.

On ne parlerait pas de faux monnayage et les traités seraient respectés.

L'inflation ? A voir.

Quant à l'hypocrisie ....

Valentin Zeldenitz

Quelles leçons tirer du discours Seguin ?

Un des aspects du discours est purement politique : la souveraineté comme la virginité ne peut pas se perdre à moitié. Ou on l'a gardée ou on l'a perdue ! Perdre sa souveraineté monétaire revient à perdre sa souveraineté politique. Nous nous concentrerons sur l'économie.

"Que l'on ne s'y trompe pas la logique du processus de l'engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d'un fédéralisme au rabais fondamentalement anti-démocratique, faussement libéral et résolument technocratique".

Comme nous l'avons répété mille fois ici la politique européiste consiste à mettre constamment la charrue avant les bœufs pour prouver à terme, quand la charrue est bien piétinée,  qu'il faut aller plus loin. Aujourd'hui le fédéralisme est proposé comme solution à la crise de l'Euro. C'était entièrement prévisible et prévu. Tous ceux qui avaient affirmé péremptoirement le contraire ont menti.  Dont acte. Construire l'Europe par le mensonge, en manipulant ou en contournant les peuples, nous est présenté comme la seule solution pour la construire. C'est une idée affligeante et totalement anti démocratique. 

Nous voici donc en train de quémander la grâce du soutien de l'Allemagne, au moment où des commentaires "germanophobes" se multiplient à gauche, faisant pendant aux caricatures présentant en Grèce la chancelière en Hitler en jupons.

"…le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne aujourd'hui, disqualifie par avance quiconque n'adhère pas à la nouvelle croyance, et l'expose littéralement à l'invective."

Ce mécanisme est typique de l'époque. Le caractère néfaste des changes flottants, impossible à contester si on s'en tient aux réalités, est tout aussi  impossible à critiquer pour un économiste officiel.  Il porte atteinte à une croyance. Comme personne ne peut ni ne veut remettre en cause cette croyance, ce qui impliquerait trop de lourdes conséquences, théoriques, économiques,  diplomatiques, organisationnelles, une chape de plomb pèse sur les lèvres. Tenter de la lever voue vous au silence, à la marginalisation,  voire aux gémonies.

"Tout se passe en réalité comme si personne n'avait vraiment envie de débat" constate Philippe Seguin. C'est une évidence. Dès qu'une idée gène l'oligarchie administrativo-médiatique, le silence s'installe. La presse écrite et audio visuelle est tenue par 10 personnes en France. Leur consensus s'impose. Sur les sujets techniques, il s'impose toujours par le silence. Le terrorisme intellectuel en France ne passe pas seulement par la bastonnade médiatique. On aime surtout taire et ignorer, chasser du débat et faire oublier. C'est la source principale de sa dégringolade intellectuelle et de sa marginalisation dans le débat d'idée mondial.

"on peut toujours prétendre - on commence à le faire çà et là - que la question est beaucoup trop technique pour être valablement abordée lors d'un débat public, dans un climat passionnel, à un moment dans la conjoncture qui ne s'y prêtent pas et devant des électeurs dont il est avantageux de postuler l'incompétence".

Nous pouvons témoigner avoir entendu mille fois cette même réponse : la monnaie, mon bon ami mais personne ne comprend rien : Le système monétaire international ? Mais vous voulez endormir la salle !

Cantonné le débat et faire taire le technicien, c'est tellement plus facile. La panne est au bout du chemin.

En tout état de cause l'économie, elle, ne supporte jamais longtemps le mensonge et se venge toujours à un moment ou un autre. Les mauvaises constructions économiques se délitent toujours. Il est tout de même de la responsabilité des économistes d'alerter sur les vices cachés de certains échafaudages. 

Ce que nous apprend la confrontation entre les prévisions faites par M. Seguin et la réalité d'aujourd'hui, c'est que les défauts sont toujours visibles pour ceux qui veulent bien regarder. Le système de Maastricht était gravement fautif et les défauts parfaitement clairs.  Mais ceux qui tiennent les médias en France n'ont pas voulu la clarté.

"La mise en commun des faiblesses et des défaillances de chacun n'a jamais amélioré les performances de tous".

L'idée que la taille est la solution de tous les problèmes est une illusion d'optique qui a gâché bien des projets politiques ou économiques.

"Redoutable contresens économique, d'ailleurs, que cette « harmonisation » à laquelle nous devons déjà des centaines et des centaines de directives et de règlements communautaires ! L'harmonisation sera un échec et l'harmonie disparaitra de la zone Euro".


Il est bien temps de découvrir que ce n'est pas l'unification de la taille des prises électriques qui permet la coordination critique des actions budgétaires et des dispositifs sociaux. M. Sarkozy vient d'annoncer que désormais laction devait se concentrer sur la nécessaire harmonisation au sein de l'Europe ! 20 ans après le démarrage du processus. Cherchez l'erreur.


"On nous dit que la monnaie unique va favoriser nos exportations, mais les échanges intra-européens sont déjà considérables et I'unification de la monnaie ne supprimera pas les risques de fluctuation vis-à-vis du dollar et du yen. Mieux : dès lors qu'il y aura trois pôles monétaires comparables, les arbitrages triangulaires iront se multipliant, avec tous les risques de change y afférent."

Jamais les déficits commerciaux extérieurs français n'ont été si hauts. Ils n'ont pas cessé de progresser depuis lm'instauration de l'Euro.

Pour le reste nous ne cessons de répéter qu'une zone monétaire fixe dans un océan de monnaies flottantes est une gageure.  Une des conditions de l'Euro était qu'on en revienne à un système de parités fixes mondialement.

"On nous dit que la monnaie unique fera baisser tes taux d'intérêt, mais cela est plus que douteux dès lors qu'il va falloir intégrer des pays plus sujet à l'inflation et ensuite tout dépendra de la politique de la Banque centrale européenne qui sera indépendante, c'est-à-dire incontrôlable."

On ne saurait mieux dire.

"dans le SME, la France choisit librement les contraintes qu'elle s'impose jusqu'à ce qu'elle décide de s'en affranchir. Au contraire, avec la monnaie unique, nous abandonnons définitivement ou presque le droit de choisir notre politique monétaire. Toute la différence est là !"

Il aurait mieux valu pouvoir décrocher la Drachme que de vivre ce que nous vivons depuis deux ans. Et devant le mercantilisme allemand la France aurait pu décrocher de 7 à 10% le Franc.

"En tout cas, rien n'impose aujourd'hui à la France la politique monétaire qu'elle s'est choisie, qui joue au détriment des salariés, qui disqualifie les investissements à long terme et qui a des effets tellement désastreux sur l'activité qu'ils finiront de toutes les façons par faire fuir les capitaux étrangers."


Près de 100 milliards d'euros de dépôts étrangers ont quitté la France en quelques semaines ! Il y a eu désinvestissement dans l'industrie et le niveau global des investissements réellement productif a été très faible.

"Quant à ceux qui voudraient croire qu'une politique bud­gétaire autonome demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit le respect de normes budgétaires tellement contraignantes qu'elles imposeront à un gouvernement confronté à une récession d'augmenter les taux d'imposition pour compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir à tout prix le déficit budgétaire à moins de 3 p. 100 du PIB. Enfin, et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique économique française implique à très court terme la révision à la baisse de notre système de protection sociale, qui va rapidement se révéler un obstacle rédhibitoire, tant pour l'harmonisation que pour la fameuse « convergence » des économies."

La démonstration en est faite.

"II est temps de dire que bâtir l'Europe des Douze sur la peur obsessionnelle de la puissance de l'Allemagne est tout de même une bien étrange démarche, proche de la paranoïa. D'autant qu'à force de vouloir faire cette intégration à tout prix, on va finir par faire l'Europe allemande plutôt que de ne pas faire l'Europe du tout, ce qui serait un comble."

C'est un comble. On y est.

Nous avons insisté sur l'étude de ce texte pour montrer que "ce qui doit arriver arrive". les défauts de la construction de l'Euroland étaient parfaitement connus. Le débat n'a pas eu lieu. Ceux qui le portaient ont été éliminés de la vie politique. Même le peuple a été éliminé du jeu : son non au référendum "constitutionnel" à été éliminé par le traité de Lisbonne signé loin de son approbation. Et voici qu'on propose déjà un nouveau traité de Lisbonne.

Est-ce à dire qu'une zone de monnaie unique est impossible en Europe et qu'elle va exploser ou qu'elle doit exploser ?

Nous ne le pensons pas.  Mais il faut pour cela ne pas cacher la réalité : une zone monétaire unique implique des disciplines monétaires budgétaires, et sociales coordonnées.  On ne peux pas décider d'un côté d'augmenter les déficits, de l'autre de les réduire, d'un côté d'aggraver les charges sur le travail, de l'autre de les réduire, d'un côté de réduire la durée de travail, de l'autre de l'augmenter.

Réduire les écarts une fois creusés impliquent en monnaie unique  une politique déflationniste dans l'urgence qui tourne à la panique inefficace.

Une zone monétaire unique suppose qu'une politique commune soit conduite avec tous ces leviers monétaires, financiers, budgétaires et sociaux. Une banque centrale ne disposant que de l'objectif de maintenir la stabilité interne des prix et se moquant du reste est un défi au bon sens.

Les projets transnationaux à long terme y doivent être financés par des empruntés globaux, en l'occurrence des eurobonds. Les investissements nationaux doivent pouvoir être financés par des prêts de la banque centrale., sans imposer le versement d'intérêts aux banques privées qui reçoivent là une manne totalement incompréhensible. En revanche le déficit primaire doit être solidement encadré.

La double question du tarif extérieur commun et de la valeur externe de la devise commune doit être gérée. Il est évidemment impossible d'admettre l'environnement international de changes flottants avec ses déficits exorbitants et ses accumulations absurdes de créances. Les mouvements de capitaux à court terme doivent être contrôlés.

Bref, on est très loin de ce qui a prévalu à la suite de Maastricht et de ce qu'on nous propose aujourd'hui.

L'ennui est que la crise actuelle est une panique monétaire  à court terme qui doit être contrée par des mesures institutionnelles qui exigent du temps et qui supposent une unité de conception qui n'existe pas et l'abandon de lambeaux d'idéologies mal fondées considérés malheureusement comme des tabous à ne jamais remettre en question.

Ce n'est pas en priant pour que la BCE fasse ce qu'il faut, tout en confiant à la Commission des pouvoirs de police budgétaire contrôlée  par la Cour de Justice Européenne, qu'on évitera les conséquences  des défauts criant du système actuel.

La solution Merkel n'en est pas une. Une gouvernance économique, budgétaire et monétaire effective à l'échelon des chefs de gouvernements est clairement la solution cohérente avec le choix de l'Euroland, si on souhaite conserver cette option qui n'est que POLITIQUE.

Si on veut garder l'Euroland, il faut mettre en place une structure spéciale située à Strasbourg chargée sous le contrôle des chefs de gouvernements concernés, de définir et de mettre en œuvre les politique ad hoc.

Cela veut dire mettre fin à l'indépendance totale de la BCE et l'élargissement de sa responsabilité ; cela veut dire que l'instance commune aura à gérer la valeur externe de la monnaie et disposer du pouvoir de négocier des accords avec les trésors étrangers  et notamment négocier un nouveau Bretton-woods.

Ce chancelier financier de l'Euroland aura à sa disposition quatre organes : la BCE (membres nommés selon les règles actuelles, vocation élargie); le Trésor européen (directeur nommé par le Chancelier chargé des changes et des financements collectifs) ; le comité budgétaire européen ; le fonds monétaire européen (membres nommés pour cinq ans par la conférence des premiers ministres des pays de la zone Euro) .

Le comité budgétaire sera composé des ministres du budget de chaque pays de l'Euroland et du représentant de la commission des finances de chaque parlement. Il aura pour vocation de voter les enveloppes budgétaires nationales des pays de la zone Euro proposé par le Chancelier, après négociation avec les différents gouvernements et d'en suivre l'exécution.

Le fonds monétaire a vocation d'intervenir au cas où un gouvernement ne respecterait pas ces engagements. Il pourrait à la fois mettre sous tutelle un pays en défaut ou le maintenir sous perfusion financière le temps du retour à la normale. Il sera chargé de toutes les investigations sur les conditions d'exécution des budgets et notamment de la garantie des statistiques.

Ces instances seront totalement déconnectées des institutions de l'Union Européenne et notamment de la Commission et du Parlement, chargées des politiques communes et pas de l'Euroland.

On sait que les Allemands sont profondément opposés à toute institution qui divergeraient de la Commission et de l'Union européenne globale.

Mais il n'y a strictement AUCUNE raison de donner à la Commission des responsabilités sur un domaine qui n'est pas de sa compétence et qui ne concerne qu'une partie des membres de l'UNION. Elle est d'essence technocratique et foncièrement hostile aux états. Alors que les nouvelles instances doivent un rôle de gestion positif en liaison étroite avec les instances élues et non pas contre elles.

Cela vaut pour la cour de Justice Européenne qui n'a rien à dire sur l'application de mesures de gestion qui dépendant directement du législatif élu pour le contrôle et des exécutifs pour l'initiative et l'exécution. 

Si les blocages institutionnels et idéologiques persistent, la zone Euro éclatera ou sera ravaudée avec un sparadrap de tellement mauvaise qualité qu'on ira de crise en crise. 

Si on profite de la crise pour créer une Europe fédérale par la bande, les peuples  ne l'accepteront pas. Déflation plus fédéralisme égale troubles assurés et révolte des peuples.

Maintenant on peut préférer des états nations retrouvant toute leur souveraineté monétaire et financière, l'Union Européenne étant juste une zone de coopération.

L'important est qu'il  est cohérence entre institutions et règles de base de l'économie.

Actuellement il n'yen a aucune.

Article Collectif - Cercle des économistes é-toile



Discours de Seguin (fin)

Il reste à répondre à une ultime question qui donne toute la mesure de notre responsabilité : existe-t-il une alternative à la démarche de Maastricht?

La réponse est claire et nette : oui, bien sûr et à l'évidence ! Mais, certes, il y faut de la lucidité et du courage.

De la lucidité d'abord pour comprendre les difficultés que nous vivons, car ce n'est pas le sentiment de la crise, comme on l'entend dire, qui crée la crise. La crise est une réalité profonde qui s'appelle nouvelle pauvreté, exclusion, ghettos, chômage, désespérance des jeunes, inégalités des chances, insécurité, déculturation, perte de repères, dérive du système éducatif.

Il serait vain et dangereux de continuer de répéter que la France se porte bien. Si l'on ne répond pas au désarroi des Français, ils continueront à se laisser aller vers les extrémismes et vers les intégrismes qui minent déjà le sentiment national. De renoncement en renoncement, nous avons nous-­mêmes contribué à détourner le peuple de la chose publique et à ruiner le sens civique. A force de laisser entendre que tout se vaut et que l'action est impuissante face aux contraintes de l'économie et de la technique, nous avons accrédité cette idée dangereuse que la politique ne peut rien changer à rien, que ce qui arrive doit donc arriver et que nul n'en est responsable ni coupable.

On ne pourrait rien contre la conjoncture internationale, rien contre la concurrence du Sud-Est asiatique, rien contre les feuilletons américains, rien contre le drame des banlieues, rien contre le progrès technique, prétendument seul à l'ori­gine du chômage. Bref, tout cela serait inscrit dans la nature des choses.

La référence constante à l'exemple des taux d'intérêt pour justifier de tels comportements vaut qu'on s'y arrête à nou­veau, car elle n'a pas seulement des conséquences économiques ou sociales, elle contribue à la démoralisation de la nation. Il y a quelque chose de pourri dans un pays où le rentier est plus célébré que l'entrepreneur, où la détention du patrimoine est mieux récompensée que le service rendu à la collectivité.

Ce que cache la politique des comptes nationaux, ce que cache l'obsession des équilibres comptables, c'est bien le conservatisme le plus profond, c'est bien le renoncement à effectuer des choix politiques clairs dont les arbitrages bud­gétaires ne sont que la traduction. Que penser d'une politique économique qui se contente de guetter la reprise américaine ou la récession outre-Rhin ? Que penser d'une politique éco­nomique qui se résume à l'indexation de notre monnaie et de nos taux d'intérêt sur le deutsche mark et les décisions arrêtées par la Bundesbank, au moment où l'Allemagne fait l'objet de critiques convergentes et croissantes au sein du G7 pour la manière dont elle gère les conséquences de la réunification? Quelle est la logique d'une politique qui oscille au seul gré des parités monétaires, indifférente à l'économie réelle.

Ce n'est même plus de l' « économisme », c'est de l' « économétrisme » ! Et n'est-il pas paradoxal de voir l'État, plus myope encore que les marchés, se déterminer au rythme de la publication de quelques indices financiers ?

Oui, la libéralisation et l'internationalisation des activités économiques sont à la fois souhai­tables et inéluctables ! Oui, elles entraînent une redéfinition du rôle économique de l'État ! Non, il n'en résulte pas que l'État n'ait désormais d'autre logique de fonctionnement que celle d'une entreprise - au reste plus mal gérée qu'une véritable entreprise. Et oui, l'État conserve une fonction d'arbi­trage dans le partage de la valeur ajoutée, une fonction de régulation et d'anticipation, dont l'efficacité détermine la compétitivité des économies comme le montrent à l'envi le Japon, l'Allemagne ou les pays d'Asie du Sud-Est

Mais le premier alibi de tous nos renoncements, c'est indubitablement la construction européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu'il faut harmoniser, Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer la fis­calité puisqu'il faut soi-disant uniformiser les taux de T.V.A.

Nous ne pouvons pas baisser les taux d'intérêt puisqu'il nous faut soi-disant rester accroché au mark en vue de l'union monétaire. Nous ne pouvons rien pour notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait obstacle. Nous ne pouvons rien faire pour l'aménagement du territoire puisque nos marges de manœuvre sont mises à la disposition de la Communauté.

On voit bien l'avantage politique à transférer sur Bruxelles ou sur les collectivités locales la responsabilité de ce que l'État n'a plus le courage d'assumer. A commencer par l'impôt, dont on veut bien désormais qu'il soit local ou même européen, pourvu qu'il ne soit pas national et qu'il n'en soit pas tenu compte dans les statistiques de la politique fiscale.

Mais cette Europe alibi est pleine de dangers car il est vain d'espérer que nos problèmes seront résolus par ce qui n'est au fond qu'une fuite en avant. Il est illusoire de chercher ailleurs qu'en nous-mêmes les réponses à nos difficultés. Il est faux de penser qu'en mettant en commun nos problèmes nous allons miraculeusement les résoudre mieux, nous tous, Européens de l'Ouest qui, pris séparément, n'avons eu jusqu'à présent pour leur faire face ni la volonté ni l'imagination nécessaires.

Comment peut-on croire que l'intégration apportera une meilleure sécurité à un moindre coût - alors que la défense, c'est d'abord la volonté de se défendre ! - qu'elle permettra d'augmenter les salaires tout en produisant moins, que la libre circulation des chômeurs autorisera la réduction de leur nombre, que les finances publiques seront mieux gérées à onze ou douze que dans le cadre national ? Il s'agit là de paris insensés ! D'autant plus insensés que le temps passe sans que personne cherche à résoudre des problèmes en voie d'aggravation rapide. Il faut dire qu'à force d'additionner une mauvaise conception de la décentralisation et l'affaiblissement délibéré de l'État, l'idée suivant laquelle la France n'est plus capable de se gouverner finit par acquérir quelque crédit. Est-ce là le fruit d'une stratégie politique ? Nul ne saurait le dire à coup sûr. Mais ce qui est certain, c'est que ceux qui ne voient plus d'autre solu­tion pour la France que de se fondre dans l'Europe intégrée et rétrécie de Maastricht sont précisément ceux qui préfèrent douter de la France el des Français plutôt que d'admettre que leur incapacité pourrait être seule en cause.

On prétend - que n'a-t-on pas dit ? - qu'en refusant de ratifier Maastricht nous déciderions de fait, et peut-être même de jure, notre sécession de la Communauté.

Voilà le plus infondé des procès d'intention, alors que, précisément, nous souhaitons conserver les acquis de la Communauté et la chance qu'ils représentent pour l'Europe, en la remettant sur les rails et en la remettant en perspective ! Car beaucoup de choses ont été accomplies au .sein de cette Communauté, qui ne sauraient être effacées. Beaucoup de liens ont été noués, qui ne sauraient être rompus. Beaucoup de coopérations ont été engagées, qui ne sauraient être arrêtées.

Mais il nous faut redéfinir les règles du jeu pour que la souveraineté reste où elle doit être, c'est-à-dire dans les nations. Dès lors, il ne saurait plus y avoir aucun transfert Irrévocable de souveraineté, mais seulement des délégations de compétences, qui pourront tout naturellement être réinterprétées, reformulées ou amendées dès lors que ce Parlement le décidera, dans l'intérêt national.

Alors, si nos partenaires font de même, la coopération entre les Douze fonctionnera comme elle fonctionne aujourd'hui dans le S.M.E., c'est-à-dire par consensus, sans que, ni en droit ni en pratique, aucun État  ne se dessaisisse de façon irréversible de son pouvoir de décision.

 

Mais dans la redéfinition des règles qui régissent la coopération communautaire. il n'y a pas que la question des souverainetés nationales à résoudre; il y a aussi la lancinante question du déficit démocratique. Or, pas plus après Maastricht qu'avant,  le Parlement européen ne sera un véritable législateur et il n'exerce aucun contrôle effectif sur les décisions communautaires. Le gadget de Maastricht s'appelle la « codécision », qui succède à la coopération de l'Acte unique, la codécision n'étant guère que le pouvoir reconnu au Parlement, au terme d'une procédure qui relève du parcours du combattant, d'enterrer les textes sur lesquels il ne parvient pas à se mettre d'accord avec le Conseil.

Pour combler le déficit démocratique, en fait, Il faut rendre leurs prérogatives. aux parlements nationaux.

Cela ne veut pas dire qu'il faut se contenter d'associer les parlements à la discussion, ni même faire semblant de les faire participer aux décisions, et encore moins introduire dans notre Constitution la formulation théorique du principe dit de subsidiarité pour empêcher que le droit communautaire n'empiète sur les compétences du législateur national.

Espoir vain si les traités internationaux ne sont pas modifiés ou si l'interprétation de l'article 55 de la Constitution n'est pas précisée. Le principe de subsidiarité n'est pas, en effet, un principe juridique : c'est un principe d'efficacité. Et il n'appartient pas aux juges d'apprécier subjectivement l'efficacité comparée des organes nationaux et des organes communautaires.

En réalité, si l'on veut rendre sa dignité à notre Parlement, il faut, dans un contexte radicalement différent de celui de Maastricht et de ce que vous proposez avec la monnaie unique que nous inscrivions dans Constitution que la loi nationale prime dans l'ordre juridique interne tout texte communautaire dès lors qu'elle est postérieure à celui-ci.

Ce principe juridique fondamental, dit de la loi écran, que reconnaissaient la Cour de cassation jusqu'en 1976 et le Conseil d'État jusqu'en 1989 doit entrer dans l'ordre constitutionnel pour qu'il soit possible à la majorité parlementaire de suspendre l'application d'une norme communautaire par le vote d'une loi contraire, qui s'impose à nouveau aux juges.

Compte tenu des dérives récentes, il est également nécessaire que, pour toutes les matières qui relèvent du domaine législatif, aucune mesure ne puisse être introduite dans le droit interne sans qu'une loi l'autorise expressément ; de même qu `aucune contribution ne doit pouvoir être versée par la France sans l'autorisation du Parlement  Il appartient bien, en revanche, au Parlement européen de voter les dépenses de la Communauté, d'exercer éventuellement à cette occasion un droit de veto et d'amendement ou de mettre en jeu la responsabilité de la Commission.

Dès lors, on cessera de prendre à Bruxelles, entre gouvernements, sur proposition d'une commission de technocrates, des décisions qui relèvent exclusivement des Parlements de chaque État.

Encore faut-il, pour que l'ensemble .soit cohérent, que la Commission perde son monopole de l'initiative pour ne plus être que l'organe de préparation et d'exécution des décisions du Conseil. Voilà qui remettra à sa place la technocratie, pour le plus grand profit d'une démocratie qui n'en finit pas d'être vidée de sa substance.

Reste la question monétaire.

Ce n'est certainement pas l'Instabilité des monnaies appar­tenant au S.M.E. qui étouffe la croissance européenne, Aussi, quand on se pose la question de la monnaie européenne, on doit se poser en rait la question d'une amélioration marginale de l'efficacité de notre système monétaire, certes significative, mais certainement pas décisive pour la compétitivité de notre économie.

Écartant le fantasme de puissance qui sous-tend le projet de monnaie unique, que reste-t-il pour améliorer le système actuel sans renoncer ni à notre souveraineté, ni à la souplesse d'adaptation que procurent les parités ajustables ?

Eh bien, il reste l'intelligente proposition défendu au Royaume-Uni par John Major et, en France, par Édouard Balladur, et sur laquelle s'accordent de nombreux économistes, je veux parler de la création d'une monnaie commune circulant parallèlement aux monnaies nationales, une monnaie commune qui serait l'aboutissement logique du S.M.E.

Celle-ci serait émise en contrepartie des monnaies nationales par un institut d'émission européen dont le pouvoir de création monétaire serait strictement limité pour éviter toute dérive Inflationniste.

Quels services rendrait-elle ? Elle intensifierait la concurrence monétaire en incitant chaque pays à une meilleure gestion de ses liquidités. Elle offrirait aux entreprises un instrument efficace pour mieux gérer leurs risques de change. Elle pourrait rivaliser avec le dollar et le yen sur les marchés internationaux de capitaux.

En adoptant la monnaie commune au lieu de la monnaie unique, on choisirait, je crois, l'efficacité contre l'idéologie.

Tout le reste est l'affaire de la coopération entre États. On observera d'ailleurs que ce qui fonctionne le mieux aujourd'hui en Europe se situe souvent en dehors de l'orbite communautaire, qu'il s'agisse d'Ariane espace, du GIE Airbus ou du CERN.

Donc, la stratégie est claire : il ne faut pas forcément des politiques communes, avec leurs programmes lourds, leur opacité, leurs procédures inextricables, leur arbitraire, leurs gaspillages, mais plutôt un cadre souple permettant des regroupements en fonction des moyens et des intérêts réels de chacun, des priorités et des circonstances.

Mettons en place un cadre souple qui favorise des coopérations efficaces mais aussi un cadre ouvert où chacun pourra maintenir les solidarités qu'il entretient avec le reste du monde et qui sont souvent une part de lui-même.

Un cadre ouvert pour intégrer au plus vite les nouvelles démocraties de l'Europe de l'Est et pour Ies associer aux programmes européens qui les Intéressent directement. Un cadre ouvert pour éviter que le repli de certaines nations sur elles-mêmes ne débouche sur celui de l'Europe tout entière.

Cette communauté-là est, en tout cas, la seule susceptible de s'ouvrir rapidement aux autres nations européennes. A partir d'elle, grâce à elle, nous pourrions construire une Europe plus réaliste, une Europe rendue à sa dimension véritable, une Europe plus démocratique, une Europe plus sûre et, je n'en doute pas, une Europe plus prospère.

Convenons d'appeler ce nouveau système de relations la Confédération européenne puisque les nations y resteront souveraines, tout en gérant ensemble et d'un commun accord leurs interdépendances chaque fois qu'elles le jugeront utile ou nécessaire. Mais ce ne sera pas la Confédération que nous propose M. Mitterrand - conçue comme un noyau dur et formée d'une communauté de nantis autour de laquelle gravitent des États subordonnés ! Les pays de l'Est en ont déjà refusé le principe à Prague il y a un an à peine ; ils ne l'accepteront pas davantage demain. Celle conception n'est pas la bonne. Elle est inadaptée et même dangereuse.

Et c'est précisément parce que nous sommes pour l'Europe que nous sommes contre l'Europe de Maastricht.

Ainsi conçue à partir des États, c'est-à-dire sur une base qui pourra être démocratique, l'organisation de l'Europe permettra d'assurer à tout le moins et sans délai l'entente, la détente, la coopération, ce qui n'est déjà pu si mal,

Que sera cette Europe ? Ce sera une Europe enfin réunifiée, dotée d'un système de sécurité collective et d'un grand marché commun. Car il l'agit tout à la fois de conjurer de conjurer des risques et de garantir des chances.

Les risques tiennent à la prolifération nucléaire, balistique et chimique. Ils sont technologiques et environnementaux. Les chances ce sont celles de la paix et de la prospérité à l'échelle du continent.  

Comment concevoir ce système de sécurité collective européen en faveur duquel la France doit agir de toutes ses forces, tout en modernisant sa propre défense ?

Il s'agit de bâtir une organisation régionale conforme à ce qui est prévu par la Charte des Nations unies. Elle serait essentiellement fondée sur un Conseil de sécurité composé pour partie de membres permanents, car l'Europe a besoin au plus vite d'une instance d'arbitrage capable de prévenir les affrontements et, le cas échéant, de les circonscrire et d'en limiter les effets. Il existe, en effet, au sein de l'Europe actuelle une multitude de conflits potentiels, d'autant plus à redouter que le principe de l'intangibilité des frontières est souvent intenable, s'agissant de tracés imposés arbitrairement par les vainqueurs des deux guerres mondiales, au mépris souvent des réalités historiques, culturelles et politiques.

Là est la voie, la seule voie d'une réelle indépendance européenne. J'oserai dire au passage que, dans les diverses célébrations de Maastricht, rien ne m'a choqué davantage que d'entendre quelques atlantistes patentés reprendre à leur compte la perspective d'une Europe indépendante, contribuant A un rééquilibrage politique et offrant un autre modèle au monde que le modèle actuellement dominant. Comme si cela était leur véritable objectif !

A l'inverse, un conseil de sécurité européen permettrait de signifier que si d'aucuns sou haltent organiser sous leur drapeau, comme on le dit, une gendarmerie mondiale, il faudrait lui trouver d'autres terrains de manœuvre que le continent européen.

Pour indispensable qu'il soit, ce système de sécurité ne suffirait pas à empêcher les tensions, les affrontements et les mouvements de population incontrôlés, sans un traitement simultané de la question économique., Et l'on ne pourra pas progresser sur le terrain de l'économie si, au nom du « gradualisme» et des nécessités de la transition, on inflige aux anciennes démocraties populaires ce qu'on a fait subir aux pays du tiers monde depuis trente ans, à savoir la fermeture de nos frontières à leurs produits.

Il faut donc songer à réaliser au plus tôt un grand espace européen à l'intérieur duquel serait progressivement garantie la liberté des échanges. Certes, l'état actuel des législations ne permet sans doute pas d'envisager l'ouverture très rapide d'un marché unique comportant la reconnaissance mutuelle de toutes les réglementations sur l'ensemble du continent, En revanche, rien ne s'oppose à la mise en place d'un grand marché commun dans l'esprit du traité de Rome, avec la libre circulation des marchandises. Rien ne s'oppose non plus à ce que soit signé un accord européen unique portant sur la protection des investissements, avec la création d'une instance arbitrale unique pour régler les litiges en la matière et la mise au point d'une assurance unique destinée à garantir les investissements étrangers contre le risque politique.

Et pour éviter que ne le referme une fois de plus le piège de la dette extérieure, peut-être faut-il admettre, pour apurer les comptes, que les créances publiques soient remboursées en monnaie locale et réinvesties sur place.

Remarquons à ce propos que si la libération des échanges doit être réalisée au plus vite, le passage à la convertibilité monétaire demande moins de hâte et ne pourra s'opérer avant que les banques centrales nationales aient rétabli l'équilibre entre la circulation fiduciaire et le niveau des transactions.

Enfin, un vaste plan de protection de l'environnement et du patrimoine est à mettre en œuvre dans cette Europe centrale et orientale qui est au bord du désastre écologique. Sans doute, une haute autorité de l'environnement aux compétences bien définies, pouvant statuer dans certains cas à la majorité, est-elle nécessaire pour préserver ou restaurer un patrimoine que l'Europe tout entière considère comme un bien commun.

Dans cette Europe-là, la France trouvera naturellement sa place, Elle a un grand rôle à y jouer et rien ne sera sans elle.

Voilà, en tout cas, un projet qui appelle à I'enthousiasme plutôt que de se nourrir de frayeurs et de fantasmes.

II est temps de dire que bâtir l'Europe des Douze sur la peur obsessionnelle de la puissance de l'Allemagne est tout de même une bien étrange démarche, proche de la paranoïa. D'autant qu'à force de vouloir faire cette intégration à tout prix, on va finir par faire l'Europe allemande plutôt que de ne pas faire l'Europe du tout, ce qui serait un comble.

Il ne servira à rien de tenter de ficeler l'Allemagne. Car l'Allemagne, et c'est bien naturel dans sa position, et avecles moyens dont elle dispose, ne renoncera à sa souveraineté que si elle domine l'ensemble, certainement pas si elle lui est subordonnée.

Le débat qui se développe en ce moment en Allemagne à propos de Maastricht en fait la démonstration : les Allemands veulent bien d'une banque centrale européenne, mais seulement si celle-ci est peu ou prou entre les mains de la Bundesbank, et d'une monnaie unique, si celle­-ci s'appelle le mark.

Et comment peut-on imaginer que l'Allemagne va renoncer à jouer son jeu en Europe centrale ? N'a-t-elle pas d'ailleurs clairement annoncé la couleur quand elle a reconnu unilatéralement la Croatie, sans se soucier des engagements communautaires qu'elle avait pris quelques semaines auparavant ?

Une fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu'il est et non tel qu'on voudrait qu'il soit. Et dans ce monde-!à, ce que la France peut apporter de plus précieux à l'Europe, c'est de trouver en elle-même assez d'énergie et de volonté pour devenir un contrepoids, pour équilibrer les forces en présence, pour peser lourd face à l'Allemagne, sinon pour faire jeu égal avec elle.

Le meilleur service que nous pouvons rendre à l'Europe, c'est donc de nous engager résolument sur la voie du redres­sement national, c'est de restaurer la cohésion nationale et l'autorité de l'État.

Encore faut-il que nous gardions les mains assez libres pour cela.

Pour autant, il ne s'agit pas de rompre l'axe franco-allemand, qui est essentiel, mais au contraire de le consolider en le rééquilibrant, en redevenant un partenaire crédible, un associé influent, un interlocuteur valeureux. Un couple franco-allemand où l'Allemagne serait tout et la France plus grand-chose ne serait pas un couple heureux.

Derrière la question de savoir quelle Europe nous voulons, se pose donc fatalement la question cruciale de savoir quelle France nous voulons.

Bien sûr, la France est solidaire du reste de l'Europe, bien sûr, sa participation à la construction européenne est un grand dessein.

Bien sûr, elle se doit en particulier de rassembler l'Europe méditerranéenne. Bien sûr, elle se doit de retrouver ses responsabilités vis-à-vis de l'Europe danubienne.

Mais la France ne saurait avoir l'Europe comme seul horizon, comme seul projet, comme seule vocation. Il suffit de regarder la carte de la francophonie pour comprendre combien la vocation de la France va bien au-delà des frontières de l'Europe.

Tant pis pour les intellectuels de salon qui montrent dédaigneusement du doigt ceux « qui ont cette conviction obsessionnelle que la nation française est porteuse d'un message universel de valeur supérieure et d'une mission civilisatrice ». Oui, la France a une vocation messianique, elle doit assumer et même y entraîner l'Europe, en particulier dans la coopération Nord-Sud pour prévenir les grands exodes que nous préparent la misère africaine.

Encore faut-il que, chez les hommes d'État, le visionnaire l'emporte encore un peu sur le gestionnaire, l'idéal sur le cynisme et la hauteur de vue sur l'étroitesse d'esprit. Car pour donner l'exemple aux autres, il convient d'être soi même exemplaire. Il faut, pour que la France soit à la hauteur de sa mission, qu'elle soit, chez elle, fidèle à ses propres valeurs.

Et la France n'est pas la France quand elle n'est plus capable, comme aujourd'hui, de par­tager équitablement les profits entre le travail, le capital et la rente, quand elle conserve une fiscalité à la fois injuste et inefficace, quand elle se résigne à voir régresser la solidarité et la promotion sociale, quand elle laisse se déliter ce qu'autrefois on appelait fièrement le creuset français et qui était au cœur du projet républicain.

Les défis que nous avons à relever sont immenses, Jamais ils n'avaient touché aussi profondément ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Ils tiennent en une seule et même obligation : rompre enfin avec des schémas de pensée, des modes d'approche totalement dépassés du fait de l'évolution de nos sociétés. Et c'est parce que nous nous y accro­chons contre toute raison que nous donnons cette impression d'impuissance. A nous de savoir nous en dégager au lieu de nous y résigner ! Quel meilleur service rendre à l `Europe que nous voulons construire !

Sachons, par exemple, prendre la vraie dimension de la crise. Elle n'est pas seulement économique et sociale. Elle est aussi et probablement surtout culturelle. Elle tient à l'incapacité de nos sociétés à s'adapter aux conséquences de la révolution technologique et de l'évolution des mentalités.

Ainsi la lutte contre le chômage passe-t-elle par une meilleure égalité des chances. La reproduction sociale quasiment à l'identique n'est plus seulement intolérable en termes moraux, elle est un handicap insupportable en termes d'efficacité!

La mutation de notre système éducatif est elle-même une clef essentielle, car le problème culturel, le problème des mentalités, le problème de l'adéquation de la modernité à son rythme trouveront leur solution d'abord dans les repères intellectuels et les modes de pensée que nous saurons donner à nos enfants.

La grandeur éducative des débuts de la IIIe République avait su donner à l'immense majorité des Français les moyens d'affronter le grand basculement de la modernité urbaine, industrielle et scientifique de la fin du XIXe siècle. Un siècle après, voilà la République à nouveau confrontée aux mêmes grands défis. Il n'y a plus aujourd'hui aucun grand projet politique qui ne commence par là.

Il est temps de comprendre aussi que la compé

Discours de Seguin (suite)

Chacun a en mémoire l'absence radicale de la Commu­nauté de tous les événements majeurs de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix : libération de l'Europe de l'Est, éclatement de l'Union soviétique, guerre du Golfe, tout s'est passé sans elle, lorsque ce n'est pas malgré elle !

Même le conflit yougoslave qui, tant par sa situation géographique que par la dimension de son territoire, semblait constituer un terrain d'exercices idéal pour la diplomatie communautaire, s'est transformé en un stand de démonstration de l'impuissance et de la désunion, impuissance qui, dans ce cas, ne tenait pas à l'absence d'une organisation intégrée, mais aux légitimes différences d'approche entre les pays membres - et je souhaite, s'agissant de la France, qu'elle puisse continuer à les exprimer,

La crise des euromissiles apporte une autre éclatante démonstration du poids d'un vieil État-nation dans des circonstances critiques.

Le président Mitterrand croit laisser sa marque dans l'his­toire de ce pays comme le héraut de la cause européenne. Oserai-je dire qu'à mon avis, il s'agit d'un contresens? Car, si cette empreinte historique existe, elle est à chercher plutôt dans son discours au Bundestag, qui a infléchi de manière décisive la position allemande devant la crise des euromissiles dans le sens de la fermeté! Par là même était ouverte la voie aux événements de la fin des années quatre-vingts, qui ne le virent malheureusement pas faire preuve de la même lucidité.

Ce qui fit peser en 1983 la balance dans le sens de la résistance, et donc de la liberté, ce ne fut certes pas l'intervention d'une communauté hétéroclite, ce fut le représentant d'un vieil État-nation, sûr dans le cas d'espèce de sa légitimité et du soutien des citoyens français, fort de l'opposition résolue du corps social et politique aux sirènes pacifistes,

Qui ne voit, à la lumière de ce qui s'est passé lors de la crise du Golfe, que l'Europe de Maastricht, qui se serait probablement préférée plutôt rouge que morte en 1983, s'acceptera demain verte ou brune au gré des conjonctures, privée qu'elle est de ces garde-fous fondamentaux pour la démocratie que sont le sentiment national et la légitimité populaire.

L'histoire, loin d'être achevée, est plus que jamais en marche et elle demeure tragique.

Oui, nous sommes en guerre économique! Oui, l'effondrement de l'Union soviétique ne signifie pas la paix mais la montée de nouveaux risques qui ont pour nom prolifération des armements nucléaires et classiques, multiplication des zones grises échappant à tout contrôle étatique, dangers tech­nologiques, menaces majeures pour l'environnement, extension des trafics de stupéfiants!

La conjuration de ces nouveaux périls demande évidemment un renforcement de la coopération interétatique. Elle ne demande nullement la disparition des États-nations dont la légitimité est plus que jamais requise pour intervenir efficacement contre ces fléaux.

Alors, qu'on veuille bien cesser de considérer les réfractaires et les adversaires du traité comme autant de fauteurs de guerre et d'irresponsables! Comme s'il n'y avait pas d'ailleurs quelque chose de choquant dans cette suspicion mal dissimulée vis-à-vis de partenaires, d'une partenaire dont nous devrions ainsi ignorer les évolutions politiques, économiques, sociales, culturelles intervenues depuis un demi-siècle, dont nous devrions ignorer l'amitié retrouvée, comme si, en tout état de cause, la France après de Gaulle était aussi vulnérable qu'avant lui, comme si, depuis 1945, l'Europe de l'Ouest n'avait pas connu la paix avant même que le Conseil européen ne se donne rendez-vous à Maastricht, comme si enfin l'Europe se réduisait à douze pays.

Car, si l'on veut aller sur ce terrain, est-on sûr que la démarche de Maastricht soit bien la plus prometteuse de paix pour l'ensemble du continent européen ? C'est une erreur de prétendre que l'on pourra réaliser en même temps ce que l'on appelle à tort « l'approfondissement » et ce qu'on nomme, sans mesurer tout ce que ce terme peut impliquer de morgue  et de condescendance, «  l'élargissement ». Oh ! bien sûr, l'in­tégration progressive des pays de l'A.E.L.E. est déjà pro­grammée avec la création d'un grand espace économique européen, même si la neutralité de certains États constitue encore un frein politique. Il n'en va pas de même, chacun le sait bien, en ce qui concerne l'Europe orientale et centrale, Car, en vérité, les contraintes qu'impose par exemple la mon­naie unique aux économies des États membres excluent de toute évidence, et pour des décennies, tout rapprochement avec le monde de l'Est,

Alors, qu'est-ce donc que cette conscience européenne qui laisse de côté la moitié de l'Europe? Qu'est-ce donc que cette morale politique qui nous parle sans arrêt de démocratie et ne fait rien pour elle là où elle tente de naître ou de renaître ?

Qu'est-ce donc que ce «sens de l'histoire » qui ne tire aucune conséquence de la levée du rideau de fer et reste crispé sur un projet dépassé par des événements formidables ? Qu'est-ce donc que cette attitude de fermeture, d'égoïsme, de repliement, d'aveuglement qui constitue pour le stalinisme, pour l'Europe de Yalta une extraordinaire victoire posthume ?

Oui ! C'est d'abord la morale qui devrait nous conduire à ne pas rejeter les pays d'Europe centrale et orientale.

En effet, il faut le dire tout net, ces pays ont des droits sur nous. A deux reprises, ils ont payé pour nous. Ils ont tout d'abord payé notre libération au prix fort de leur asservissement, car la victoire sur le nazisme passait par leur invasion. Ils ont ensuite payé notre sécurité au prix fort de leur abandon. Nous les avons laissés à leur sort car nous ne voulions assumer aucun risque politique ou militaire face au totalitarisme soviétique.

Nous sommes nombreux, ici, à appartenir à une génération qui a été bouleversée par les évé­nements de Hongrie en 1956 et ceux de Tchécoslovaquie en 1968. Et nous savons que c'est faire un mauvais procès à M. Claude Cheysson que de lui reprocher d'avoir résumé plus tard à propos de la Pologne ce qui fut notre attitude constante des décennies durant : « Évidemment, nous ne ferons rien. »

Et aujourd'hui que, sans nous, presque malgré nous, ils accèdent à la liberté, nous laisserions, pour reprendre la belle expression de Jacques Chirac, un mur de l'argent se substituer au rideau de fer ? Sommes-nous à ce point oublieux que nous puissions tolérer une telle perspective? Et si la morale ne suffit pas à nous réveiller, ne voyons-nous pas où est notre intérêt ?

Elles sont loin d'être assurées, ces démocraties balbutiantes d'Europe centrale et orientale aux prises avec la grande misère de l'après-communisme. Elles sont loin d'être assurées parce que le désordre, le chômage et la pauvreté auxquels nous sommes en passe de les condamner engendreront plutôt le populisme, le nationalisme et peut-être le fascisme. Le pitoyable spectacle de l'exode des Albanais vers Bari nous donne quelque idée de la formidable poussée migratoire qui pourrait s'effectuer d'Est en Ouest et s'ajouter à l'irrésistible pression qui s'exerce déjà du Sud vers le Nord. Qui ne voit, dans ces conditions, que l'Europe risque d'être autrement plus dangereuse, plus explosive que du temps des certitudes tranquilles de l'équilibre Est-Ouest. Est-ce bien là le chemin le plus sûr pour la paix ?

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Extrait du discours fondamental de Philippe Seguin du 5 mai 1992

Alors que M. Sarkozy va prononcer à Toulon un discours qui se veut "capital", il est intéressant de relire ce que M. Seguin annonçait en mai 92 lors de la discussion de l'exception d'inconstitutionnalité du traité de Maastricht.  La perte de souveraineté monétaire disait-il est le garant de la perte de toute souveraineté. Le faux fédéralisme est la garantie qu'on anoncera l'arrivée du vrai fédéralisme lorsque les défauts en seront devenus insupportables. Il annonçait un pouvoir national ligoté obligé de quémander pour faire face et se livrant à la fujite en avant institutionnelle faute de pouvoir élaborer un semblant de politique.

Il faut bien le dire : près de 20 ans plus tard, nous y sommes!

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"Les choses vont-elles donc continuer à se défaire sans qu'a aucun moment le peuple français ne soit consulté ? (...)

Mais voilà qu'on nous assure que Maastricht serait la condition de la paix et de la prospérité, ce qui signifie par là même que son échec équivaudrait à la régression et, j'ima­gine, à la guerre. C'est l'une des idées reçues du moment : les nations seraient inévitablement condamnées au déclin par le progrès de la civilisation matérielle. Leur souveraineté serait incompatible avec le renforcement inéluctable des interdépendances écono­miques et techniques. L'évolution des choses conduirait nécessairement vers un monde sans frontières, chacune de celles-ci constituant un obstacle à l'efficacité, une entorse à la rationalité, une entrave à la prospérité.

Ce sont là des affirmations qu'il nous faut vérifier avec soin car ce qu'on nous demande d'abandonner, pour atteindre la prospérité, ce n'est pas seule­ment le droit de battre monnaie, c'est la possibilité de conduire une politique économique qui nous soit propre.

Suffirait-il de constituer un grand ensemble intégré pour brusquement et sûrement accroître ces performances ? On en douterait au spectacle de grands ensembles existants qui péri­clitent ou se divisent. L'ancienne Union soviétique, la Chine, l'Inde sont-elles à ce point prospères qu'il nous faille à tout prix les imiter ?

Les États-unis eux-mêmes sont-ils à ce point heureux dans la gestion de leurs affaires intérieures qu'il faille les prendre pour modèles ? N'observe-t-on pas à l'inverse des réussites éclatantes qui ne doivent rien à l'immensité au Japon, à Taiwan, en Corée du Sud, voire dans les villes­États, comme Singapour ou Hong Kong?

    Comment s'en étonner? La mise en commun des faiblesses et des défaillances de chacun n'a jamais amélioré les performances de tous.

Si l'argument de la taille ne convainc pas, on tient en réserve l'une de ses variantes : elle consiste à condamner la tentation de l'autarcie. C'est ce qu'a fait M. le Premier ministre cet après-midi. L'autarcie est-elle la plus sûre façon de ruiner l'économie, d'étouffer l'initiative, d'appauvrir la culture ? Certes oui, mais qui dit le contraire ? Qui parle de replier le pays sur lui-même? Qui parle de renoncer à la liberté des échanges ? Qui donc ici prône l'exclusion, la fermeture aux autres ? Personne! En tout cas pas moi! Mais en quoi donc le rejet de l'autarcie a-t-il quelque chose à voir avec la prétendue nécessité d'une Europe fédérale ? La réponse est simple: cela n'a rien à voir !

Il y a des siècles que les échanges internationaux se déve­loppent et depuis 1945 ils ont enregistré une formidable progression, contribuant à la prospérité et à l'accroissement des niveaux de vie. A-t-on eu besoin pour cela de réduire le nombre des nations ? Leurs frontières politiques ont-elle fait obstacle à cette évolution ? Les particularismes nationaux ont-ils compromis l'allocation des ressources, freiné l'innovation, ralenti la croissance ? Dans les faits, n'est-ce pas tout le contraire qui s'est passé, et n'est-ce pas le pays qui en a le plus profité, le Japon, qui est aussi le plus rebelle à tout sys­tème qui l'intégrerait ? Il est vrai que, pour échanger, il faut avoir quelque chose à échanger. Il est donc autorisé d'être différent et il est même plus souhaitable d'être complémen­taire que semblable.

L'avenir n'est donc pas contradictoire avec la volonté des peuples de garder leur caractère, de tirer le meilleur parti de ce qu'ils sont, de leurs atouts, de leurs spécificités pour donner au monde la plus belle part d'eux-mêmes.

La compétition, la concurrence, c'est d'ailleurs cela : c'est le jeu où des producteurs placés dans des situations particulières, avec des capacités et des savoir-faire différents, s'effor­cent en permanence de se dépasser afin de produire à moindre coût et de vendre davantage.

Gardons-nous donc de la vision angélique et réductrice d'une internationalisation économique dégagée de toute référence aux nationalités ! Pour garder leur efficacité, les entreprises ont à prendre en compte les caractéristiques des marchés locaux, des mentalités, des comportements, des langues.

Tenir l'économie mondiale pour un système unitaire et indifférencié procède à l'évidence d'une analyse superficielle. En réalité, un espace de concurrence est un espace d'échange libre et non un vase clos dans lequel une bureaucratie tatillonne s'efforce de gommer toutes les différences en imposant avec obstination ce que les auteurs de l'Acte unique ont appelé « l'harmonisation des conditions de la concurrence ».

Redoutable contresens économique, d'ailleurs, que cette « harmonisation » à laquelle nous devons déjà des centaines et des centaines de directives et de règlements communautaires ! Mesurons l'absurdité d'une telle démarche en posant, comme le fit un jour un économiste, cette impertinente mais judicieuse question : « Puisqu'il faut harmoniser les conditions de la concurrence, pourquoi, comme sur le nez de Cyrano, ne pas poser des petits parasols sur les tomates cata­lanes, gorgées d'un soleil qui fait si injustement défaut aux tomates néerlandaises ? »

Ne rions pas, nous ne sommes pas loin de cela! Nous n'en sommes pas loin quand on se met à réglementer, pour toute la CEE, les conditions de production pour les chasses d'eau, les survêtements, les fromages. Croyez-vous que cela a quelque chose à voir avec la vitalité des marchés, avec la force créatrice de la libre entreprise, avec le stimulant de la concurrence ?

On nous fabrique aujourd'hui en Europe un espace écono­mique plus uniformisé que le marché intérieur américain lui-même, qui vit et prospère très bien sans même l'harmonisa­tion des fiscalités, alors que, pour créer un marché unique, on pourrait s'en tenir à la libre circulation des biens et des personnes et à la reconnaissance mutuelle des réglementa­tions, en limitant l'effort d'harmonisation à ce qui relève de la santé publique et de la protection de l'environnement.

Mais ce n'était pas assez pour nos eurocrates qui veulent supprimer la concurrence en prétendant la préserver. On met en avant de prétendus impératifs de concurrence pour réglementer, centraliser, diriger l'économie européenne, à la seule fin, non d'accroître l'efficacité et la prospérité communes mais de forger à la fois l'instrument et la raison d'être d'un futur gouvernement fédéral, un gouvernement fédéral qui ne pourra certainement pas souffrir l'existence d'une réelle concurrence entre les États fédérés.

La monnaie unique qu'on nous propose maintenant est la conséquence logique de cette stratégie. Voyons ensemble ce que vaut cette touche finale.

On nous dit que la monnaie unique est la clé de l' emploi. On nous annonce triomphalement qu'elle créera des millions d'emplois nouveaux - jusqu'à cinq millions, selon M. Delors, trois ou quatre, selon le Président de la République. Mais que vaut ce genre de prédiction, alors que, depuis des années, le chômage augmente en même temps que s'accélère la construction de l'Europe technocratique ? Par quel miracle la monnaie unique pourrait-elle renverser cette tendance ? Oublierait-on que certaines simulations sur les effets de I'union monétaire sont particulièrement inquiétantes pour la France puisqu'elles font craindre encore plus de chômage dans les années à venir ? En vérité, tout ce que notre économie doit d'incontestablement positif à la construction européenne, c'est la fin du protectionnisme intracommunautaire, ce qui n'a rien à voir ni avec I"harmonisation à tout prix ni avec la monnaie unique.

On nous dit que les risques cambiaires tendent à limiter les transactions. Mais les échanges internationaux n'ont souffert d'aucun ralentissement notable après la généralisation des changes flottants, moyennant la mise au point de techniques de couverture fort élaborées.

On nous dit que la monnaie unique va favoriser nos exportations, mais les échanges intra-européens sont déjà considérables et I'unification de la mon­naie ne supprimera pas les risques de fluctuation vis-à-vis du dollar et du yen. Mieux : dès lors qu'il y aura trois pôles monétaires comparables, les arbitrages triangulaires iront se multipliant, avec tous les risques de change y afférent.

On nous dit que la monnaie unique favorisera les investis­sements français dans les autres pays de la Communauté. Or aucune statistique ne permet de conclure à un effet significatif du risque de change sur I"investissement.

On nous dit que la monnaie unique fera économiser d'énormes coûts de transaction, mais personnes n'est réellement capable d'évaluer ces coûts et tous les chiffres cités à ce sujet, y compris les vôtres, sont le plus souvent totalement fantaisistes.

M. Rocard nous dit que, si Louis XI n'avait pas eu raison de Charles le Téméraire, la Bourgogne d'aujourd'hui vivrait dans la hantise de voir se détériorer sa balance des paiements avec l'lIe-de-France et l'Aquitaine.

Et il nous prédit que la monnaie unique mettra fin à ce genre d'archaïsme, entrave à la crois­sance. Mais qui donc est obsédé par le solde des paiements courants sinon ceux-là mêmes qui confondent les conséquences et les causes, qui confondent les écritures comp­tables avec les mécanismes économiques et qui sont paralysés par des contraintes imaginaires?

Comment peut-on penser en effet que la balance des paie­ments est en elle-même une contrainte économique bien réelle et croire qu'il suffit de ne plus libeller les transactions que dans une seule monnaie pour qu'elles s'envolent miracu­leusement ?

On nous dit que la monnaie unique fera baisser tes taux d'intérêt, mais cela est plus que douteux dès lors qu'il va falloir intégrer des pays plus sujet à l'inflation et ensuite tout dépendra de la politique de la Banque centrale européenne qui sera indépendante, c'est-à-dire incontrôlable.

On dit encore, en effet, que la monnaie unique entre les mains d'une banque centrale indépendante permettra de mieux assurer la lutte contre I"inflation : mais nul ne peut garantir que les dirigeants de cette banque, qui n'auront de comptes à rendre à personne, feront toujours la meilleure politique possible! Ou alors doit-on considérer l'irresponsabilité comme le gage le plus sûr de l'efficacité ?

L'expérience de la FED aux États-unis est-elle à cet égard concluante ? Le comportement actuel de la Bundesbank est-il si encourageant ? Certes non, d'ailleurs les plus grandes figures de l'orthodoxie monétaire, comme l'Américain Milton Friedman ou le Français Maurice Allais, sont farouchement opposés au principe de l'indépendance de la banque centrale.

En vérité, il n'y a pas de meilleure incitation à bien gérer la monnaie que la concurrence moné­taire même si cette incitation est loin d'être sans défaut.

Or, que nous propose-t-on, sinon de supprimer la concur­rence entre les monnaies européennes?

 

Alors on vient nous dire, argument ultime et présumé décisif, que nous n'aurions plus d'autre choix qu'entre « subir » et « co-décider ».

Que répondre à ceux qui nous disent qu'en acceptant de participer au SME, notre pays a déjà renoncé à sa souveraineté dans ce domaine? Que c'est oublier un peu vite qu'il existe des marges de fluctuation significatives. Que nous gardons, c'est vrai, la possibilité de dévaluer si nous le décidons et que nous pouvons sortir du système si nous le jugeons nécessaire. Que, dans le SME, la France choisit libre­ment les contraintes qu'elle s'impose jusqu'à ce qu'elle décide de s'en affranchir. Au contraire, avec la monnaie unique, nous abandonnons définitivement ou presque le droit de choisir notre politique monétaire. Toute la différence est là !

Alors on objecte encore que, même si elle le voulait, la France ne pourrait pas exercer sa souveraineté, qu'elle n'aurait d'autre possibilité que celle de s'aligner sur les décisions des autorités allemandes afin d'éviter la fuite des capitaux flottants et l'effondrement de sa monnaie.

C'est oublier, me semble-t-il, que le maintien à tout prix d'une parité arbitraire entre le franc et le mark est un choix politique qui n'a rien d'inéluctable. C'est oublier qu'une monnaie qui ne se maintient qu'en s'appuyant sur des taux d'intérêt réels exorbitants ne peut pas être considérée comme une monnaie forte et qu'en adoptant une telle politique, la France a permis d'accentuer la sous-évaluation du mark au sein du SME où tous les experts s'accordent pour constater qu'il est déjà sous-évalué depuis 1979, ce qui est un comble puisque nous donnons ainsi à l'Allemagne une prime supplémentaire de compétitivité. Et quand j'entends dire, comme hier, qu'on veut réévaluer le franc par rapport au mark, je me demande si on ne nage pas en pleine folie !

En tout cas, rien n'impose aujourd'hui à la France la poli­tique monétaire qu'elle s'est choisie, qui joue au détriment des salariés, qui disqualifie les investissements à long terme et qui a des effets tellement désastreux sur l'activité qu'ils finiront de toutes les façons par faire fuir les capitaux étrangers.

Et puisque rien n'impose à la France cette politique, rien ne l'empêche non plus d'en changer !

Que ceux qui me disent qu'en ne nous alignant pas systématiquement sur l'Allemagne, nous rejetterions la rigueur et choisirions l'isolement me comprennent bien : il ne s'agit pas à mes yeux de prôner le retour au contrôle des changes, au laxisme budgétaire, à l'inflation, ni même de recommander la sortie du SME, encore moins de la CEE. Mais enfin, le SME a bien survécu à onze ajustements depuis 1979 ! Et ce n'est pas parce que le franc a été dévalué en 1986 et le mark réévalué en 1987 qu'on peut dire que la gestion d'Édouard Balladur n'a pas été rigoureuse !

Dans le domaine monétaire comme dans les autres, il faut se plier aux réalités. Il faut donc savoir ajuster les parités quand c'est nécessaire, non pour faire de la dévaluation compétitive, mais pour éviter la déflation.

Eût-il été déraisonnable de laisser le mark se réévaluer quand la Bundesbank décida de relever ses taux d'intervention pour gérer les conséquences de la réunification ? On pourrait en discuter, mais le choix existait pour la France, Il n'en sera plus de même quand elle sera emprisonnée dans le système de la monnaie unique, Dans ce système, en effet, on chercherait en vain la présence du pouvoir national au milieu des mécanismes de codécision.

Une véritable codécision exigerait l'unanimité, ce qui, bien sûr, paralyserait une institution qui doit en permanence composer avec la conjoncture, les décisions seront donc prises à la majorité, non par des représentants des États, mais par des personnalités indépendantes, qui ne recevront pas d'ordre de leurs gouvernements respectifs. Donc, la France, en tant qu'État, n'aura absolument aucune part à l'élaboration de la politique monétaire. C'est cela, sans doute, qu'on appelle la « souveraineté partagée ». Curieux partage qui tendrait à priver la France de toute liberté de décision !

Et ne négligeons pas les conséquences de ce qui se prépare : conséquences économiques et conséquences politiques.

Conséquences économiques d'abord. Il n'est de politique économique cohérente que dans la mesure où elle dispose de l'ensemble des moyens d'intervention sur l'économie : budget, fiscalité, actions structurelles en faveur des entreprises, monnaie. L'aliénation de notre politique monétaire entraîne donc l'impossibilité de conduire une politique économique autonome, processus que l'Union économique et monétaire recon­naît d'ailleurs, en le qualifiant joliment de « convergence ».

Dès lors, le processus de l'union économique et monétaire mérite trois commentaires.

En premier lieu, il renouvelle le choix d'une politique qu'on pourrait qualifier de « monétarienne », qui est syno­nyme de taux d'intérêt réels élevés, donc de frein à l'investissement et à l'emploi et d'austérité salariale. Notons à ce propos l'hypocrisie fatale qui consiste à parler de « franc fort » lorsque le refus de la dévaluation se paie du blocage de l'investissement et de l'explosion du chômage. C'est très exactement la réédition de la «politique du bloc-or » qui a conduit l'industrie française à la crise au cours des années trente. Bonjour la modernité!

Maastricht, c'est ensuite la suppression de toute politique alternative, puisque la création d'un système européen de banque centrale, indépendant des gouvernements mais sous influence du mark, revient en quelque sorte à donner une valeur constitutionnelle à cette politique de change et à ses conséquences monétaires.

Quant à ceux qui voudraient croire qu'une politique bud­gétaire autonome demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit le respect de normes budgétaires tellement contraignantes qu'elles imposeront à un gouvernement confronté à une récession d'augmenter les taux d'imposition pour compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir à tout prix le déficit budgétaire à moins de 3 p. 100 du PIB.

Enfin, et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique économique française implique à très court terme la révision à la baisse de notre système de protection sociale, qui va rapidement se révéler un obstacle rédhibitoire, tant pour l'harmonisation que pour la fameuse « conver­gence » des économies.

Que la crise de notre État providence appelle de profondes réformes, je serai le dernier à le contester. Que cette modernisation, faute de courage politique, soit imposée par les institutions communautaires, voilà qui me semble à la fois inquiétant et riche de désillusions pour notre pays. Il suffit d'ailleurs de penser à cette «  Europe sociale» qu'on nous promet et dont le Président de la République, lui-même, inquiet, semble-t-il, des conséquences de la monnaie unique, cherchait à nous convaincre, à l'aurore de ce 1er mai 1992, qu'elle aurait un contenu, qu'elle nous assurerait un monde meilleur,

Hélas, quand on lit les accords de Maastricht, on ne voit pas très bien où est le progrès social! On voit bien, en revanche, qu'on ouvre la porte à l'harmonisation, c'est-à-dire à un processus où, comme en matière fiscale, on cherchera au mieux à se mettre d'accord sur une moyenne plutôt que sur un optimum et où, chaque fois que nous voudrons faire une innovation dans notre législation sociale, il faudra aller demander la permission de nos partenaires.

Les conséquences politiques à escompter du processus ne sont pas moins importantes. Rappelons-nous une évidence. Dès lors que, dans un territoire donné, il n'existe qu'une seule monnaie, les écarts quelque peu significatifs de niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent vite insupportables. L'expérience des États fédéraux, mais aussi celle de la réunification allemande devraient dissiper tous les doutes à ce sujet.

Or, si l'on veut, comme l'affirme le traité, imposer une monnaie unique à tous les pays membres, un effort colossal devra être consenti pour réduire les écarts actuels, qui sont immenses, un effort colossal sans commune mesure avec ce que nous réclame présentement Jacques Delors pour doter ses fonds de cohésion.

Il sera sans doute nécessaire de porter progressivement, comme le pensent assez raisonnable­ment, me semble-t-il, certains experts, le budget communau­taire jusqu'à 10 p. 100 du produit national brut, c'est-à-dire huit fois plus qu'aujourd'hui. On n'imagine pas un budget de cette ampleur sans un contrôle politique. Cela ne s'est jamais vu. Il faudra donc bien qu'un Parlement européen vote le budget comme un parlement national et qu'un gouvernement, responsable devant lui, l'exécute. C'est ainsi que la nécessité budgétaire engendrera tout naturellement les organes fédé­raux appelés à gérer un gigantesque système centralisé de redistribution à l'échelle de la Communauté.

Et puisqu'il s'agira de redistribuer, ce sera bien entendu aux pays les plus avancés d'en supporter la charge. C'est dire combien la France devra payer, elle dont la contribution nette à la Communauté s'élève déjà, d'après la commission des finances du Sénat, à 25 milliards de francs pour 1991.

C'est ainsi que la France, qui ne trouve déjà plus les moyens de financer pour son propre compte une vraie politique d'aménagement du territoire et d'aménagement urbain, devra demain engager des ressources considérables pour financer l'aménagement du territoire de ses voisins!

C'est ainsi que la France, qui verse déjà un tribut à la réu­nification allemande sous la forme de taux d'intérêt exorbi­tants, devra demain débourser une deuxième fois pour l'Allemagne de l'Est par le biais de sa contribution au budget communautaire.

Alors, bien sûr, on peut se rassurer à la pensée que, d'ici à l'an 2000, certains parmi les dix autres pays qui ont accepté le principe de la monnaie unique seront amenés à y renoncer et que l'union monétaire se limitera, au moins provisoire­ment, à ceux d'entre eux bénéficiant du niveau de vie le plus élevé, de finances publiques en ordre et de prix stables. Mais, dans un noyau dur où ne figuraient ni l'Angleterre ni l'Europe du Sud, que pèserait la France?

Bref, ou bien l'union monétaire se fait à dix ou à douze, et nous voilà payant très cher, au profit du budget communautaire, des interventions largement inutiles, ou bien elle se fait à six, et nous voilà réduits à un statut proche de celui d'un Land !

Dans tous les cas, la monnaie unique, c'est l'Europe à plu­sieurs vitesses : à trois vitesses si on la fait à six puisqu'il y aurait alors une Europe du Nord, une Europe du Sud et une Europe de l'Est. A deux vitesses si on la fait à douze puis­qu'on continuerait à exclure les pays de l'Est. Et, dans tous les cas, la monnaie unique, c'est une nouvelle division entre les nantis que nous sommes et les autres, c'est-à-dire les pays de l'Europe centrale et orientale.

On nous sert déjà, en effet, un autre plat que celui de la prospérité assurée : la ratification des accords de Maastricht, nous dit-on, serait la seule assurance de la paix, argument déjà entendu en 1954 à propos de la CED. Alors, comme vous, monsieur le ministre d'État, on nous presse de nous souvenir des conflits qui ont ensanglanté notre continent. La seule manière d'empêcher leur renouvel­lement, nous assure-t-on, c'est de signer des deux mains, sans maugréer ni rechigner.

En fait, tout procède de la même erreur d'analyse et, à trop vouloir nous démontrer les dangers des nations, on débouche sur l'absurde.

Certains théoriciens de l'Europe fédérale, qui ont du moins le courage d'aller au bout de leurs idées, nous assurent que l'humanité entre désormais dans une ère nouvelle, où la nation n'aurait plus sa place, parce qu'elle n'était dans l'avancée des civilisations qu'une étape historique, une sorte de maladie infantile, une phase nécessaire - et le temps serait enfin venu de la dépasser.

On retrouve là ces vieilles obsessions post-hégéliennes qui nous annoncent toujours pour demain la « fin de l'histoire ». Ces vieilles obsessions, c'est un comble qu'elles reprennent du service au moment même où les doctrines politiques qui reposaient sur le « sens de l'histoire » se dissolvent. Il s'agit d'ailleurs plus d'une idéologie que d'une philosophie de l'histoire, et d'une idéologie qui, comme toutes les autres idéologies, tourne le dos à l'observation du réel.

La réalité, c'est que, le plus souvent, les empires sont nés avant les nations et non après elles. Certes, on peut trouver des régions où les nationalités s'imbriquent trop pour qu'il soit possible d'organiser des États mais, partout ailleurs, les ensembles transnationaux qui ont précédé les nations ont dû leur céder la place quand les peuples, enfin, ont revendiqué leur droit à disposer d'eux-mêmes, car il est clair, il est avéré que, dans l'histoire du monde, l'émergence des nations est allée de pair avec l'émancipation des peuples.

Et puis les nations sont bien loin d'avoir été la cause principale de nos épreuves. Force est ainsi de reconnaître que, dans notre siècle, plus de malheurs nous sont venus des grandes idéologies et des impérialismes dominateurs que des ambitions nationales.

Donc, finissons-en avec cette vue naïve des choses qui voudrait nous faire croire que la disparition des États-nations signifierait la fin des conflits armés, « la paix perpétuelle », pour reprendre cette fois la terminologie d'Emmanuel Kant, lequel ne la concevait d'ailleurs que comme une paix entre nations souveraines.

Et à ceux qui entendraient dauber encore sur les passions nationales et leur opposer la sagesse millénaire des commis­sions et autres conclaves technocratiques et supranationaux, je voudrais rappeler quelques exemples de l'histoire récente. Ils méritent qu'on s'y arrête avant de passer par pertes et profits la possibilité de conduire une politique étrangère nationale.

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Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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