Hommage à Sylvie Kaufmann

Il est agréable de complimenter un journaliste, qui s’avère plus que sérieux, héroïque. On sait que le défaut, certains disent la tare, de certains journaux, est de vouloir formater l’opinion. Les évènements sont l’occasion non pas de réfléchir et de comprendre mais de fabriquer un miroir biaisé de la réalité et de gloser sur ces déformations intéressées, en espérant qu’on ne s’apercevra pas de la grossièreté du procédé ou qu’on l’approuvera dans l’idée que cela permettra de maintenir une fraction de l’opinion stupide ou pressée dans la dépendance de l’attitude qui vous sied. On est d’accord de tricher pour la bonne cause. Il sera toujours plus tard, beaucoup plus tard, d’adopter une attitude plus conforme à la réalité des faits. Ces journaux n’informent plus. Ils professent le bien penser. Ils indiquent les bons chemins de la bien-pensance.

Face à une opération de ce genre Sylvie Kaufmann, dont on connait le tempérament et les qualités, a réussi non seulement à dire une forme de  « stop aux âneries » mais à l’écrire dans l’édition du journal le Monde daté du 31 octobre 2019. Cela fait tellement de bien de lire de tels articles ! Ils sont si rares. Le plus souvent, les yeux montent au ciel : « Ah non, pas encore ! Pas ça ! Pas ça encore ! ».

Que dit Sylvie ? En ces temps de commémoration de la chute du mur de Berlin et plus généralement du « rideau de fer », il faut éviter deux erreurs : la première est de croire qu’il s’agit d’une seule affaire berlinoise ; le rideau a craqué partout au bout d’un long processus.  « Les coups de pioche avait commencé bien avant ». Tout le mur s’est effondré en commençant par la Hongrie, qui a permis aux Allemands de l’est de quitter la RDA en masse. Ensuite le château de cartes s’est esclaffé dans tous les autres pays de l’est, Roumanie, Bulgarie, Pays Baltes… L’effondrement du communisme n’est pas accidentel. Il est le fruit d’un processus de décomposition impossible à arrêter, même pour les Faucons de l’URSS.  

Seconde erreur, faire semblant de croire que la libération de la RDA a été une mauvaise affaire génératrice de nostalgie, et, qu’en fait, il serait justifié de penser à rétablir un système magnifique que les populations concernées préféreraient au néolibéralisme, tout bien pesé.

Sylvie Kaufmann pousse le bouchon assez loin. Elle part de la réalité et de la situation d’un village : Siedlce. Elle y montre ce que tout le monde sait : un formidable progrès qui a changé la vie des habitants. Elle aurait pu citer les statistiques qui prouvent que le niveau de vie a doublé en RDA. L’énormité du changement a évidemment laissé des amertumes et des frustrations. Mais la porte ouverte a été formidablement positive et personne ne songe à revenir en arrière.

On sait qu’une partie de la frange socialiste ne s’est jamais remise de l’effondrement de ce qu’elle voyait comme le débouché scientifique de la lutte des classes. Même les socialistes modérés de l’Est ont cru que leur temps était venu. Ils ont été balayés. Les populations voulaient la liberté, la consommation et le capital. Plus la garantie de l’OTAN. Pour, eux, pas de socialisme soft et surtout pas de retour de la Russie !

Alors on a vu partout ces derniers jours, dans la presse écrite, radiodiffusée et télévisée, sous domination socialiste, des reportages orientés, des commentaires partisans, chantant, tous, la même chanson : la chute de Berlin ? Un malheureux malentendu ; une réponse impromptue malheureuse d’un apparatchik dépassé ! La RDA : un malheureux pays phagocyté sans pitié par la RDA, immonde et impitoyable colonisateur.  Les Aussies : des malheureux qui réalisent combien c’était mieux avant ! Les partis en Allemagne ? Saisis par une dérive hitlérienne !

Ces sornettes, tout le monde les entend depuis quelques jours absolument partout. On a même vu Mélenchon qui ressemble de plus en plus à Déat avec le verbe de Doriot, inverser totalement la réalité pour expliquer que l’Ouest avait aliéné la liberté des gens de l’est. Et Vive la Stasi !

Des dizaines de journalistes-curés ont récité ce missel de façon plus ou moins habile plus ou moins sordide dans tous les médias sans exception.  C’est si facile de répéter les éléments de langage décidés par la petite coupole qui croit être l’arbitre des élégances à gauche. Même si cela vous force à expliquer que l’affranchissement est un asservissement, la prospérité un méfait, la liberté électorale un poison pour la vraie démocratie. Être socialiste aujourd’hui c’est être obligé d’avaler toute la suite de ce genre d’oxymores.

Pour ceux qui ont connu les années cinquante et soixante, des gens comme Pierre George, géographe dit actif et surtout pro communiste, expliquait déjà dans les colonnes du Monde que la RDA était « presque aussi efficace » que la RFA, alors qu’on a vu le désastre industriel et écologique ahurissant dès que le regard a été autorisé. Malgré l’effondrement du communisme, trente ans après, cela continue contre toute évidence. Les journalistes-prêtres « de gauche » ne renoncent jamais à leurs mensonges et manipulations.

Tous sauf Sylvie Kaufmann. Qu’elle reçoive ici la marque de notre hommage et de notre admiration ! Être capable de commenter, y compris dans un journal national « de gauche », un évènement important en s’appuyant sur une réalité qu’on a pris la peine de connaître et de mesurer est la propédeutique du bon journalisme dans un pays sans Stasi. Il était bon, de le rappeler.

Finalement cet article nous a paru plus nécessaire encore que la commémoration de la chute du mur.

Encore bravo !

 

 

 

Pourquoi il faut interdire la LIBRA

Nous n’aurions pas du donner comme titre «  la monnaie du diable » à notre dernier livre. Il aurait parfaitement fait l’affaire pour un livre sur la Libra. Le diable, c’est Mark Zuckerberg , considéré désormais universellement comme un « morveux délétère et dangereux » (dangerous and deleterious brat), mais assis sur un stock d’usagers qui se comptent en dizaine de millions, et diffuseur d’applications devenues d’immenses monopoles transnationaux, défiant toutes les règles démocratiques, aussi bien dans le domaine du droit de presse, du droit des gens, de la vie privée, de la politique politicienne et de la fiscalité.  La « montagne de sucre », traduction du nom du créateur des réseaux sociaux, s’est non seulement transformé en tas d’or mais en inquiétude universelle, quand le cynisme du personnage est devenu évident lors  du grossier détournement des données personnelles des utilisateurs de Facebook  à des fins politiques (l’affaire cambridge Analitica). L’aveu par un des créateurs de Facebook, Roger Mc Namee qu’insensiblement l’idéal initial, mettre les gens en contact, s’est transformé en  fourniture de drogue dure injectée de force pour faire du fric, a fini de ruiner la réputation du patron milliardaire (près de 80 milliards de dollars de fortune personnelle). « Facebook doit capter et accaparer l’attention de l’utilisateur, ce qu’il fait en usant de techniques de modification du comportement qui exploitent principalement le phénomène d’addiction, comme semble l’étayer un faisceau de preuves croissant. La modification du comportement et la dépendance allaient jouer un rôle primordial dans l’histoire de Facebook. » « Si t’es pas likée, t’es morte » dit une jeune femme interviewée  à la suite d’un suicide d’adolescente, rendue dépendante à l’émotion narcissique et sociale de Facebook.

Pilote d’un engin de mort individuelle et de massacre à la tronçonneuse de la démocratie, comme vecteur de chouannerie universelle, acheteur compulsif des systèmes concurrents pour obtenir un monopole mondial  hors de portée des concurrents et au dessus des gouvernements ,  le jeune Mark  pousse les feux pour « enfermer les internautes dans des « bulles de filtres », un concept théorisé par Eli Pariser, fondateur d’une association politique progressiste américaine. L’utilisateur se retrouve confortablement installé dans un univers qui lui est familier, sur un petit nuage de contenus en accord avec ses opinions et ses croyances. La contradiction n’a pas droit de cité. » Il n’est pas le seul. Google fait exactement la même chose, enfermant l’usager dans ce qu’il cherche ou a cherché.  Et les groupes d’activistes fermentent en circuit fermé dans leur bulle d’activisme de plus en plus délirant.

«  Les plateformes technologiques, y compris Facebook et Google, bénéficient de la confiance du public, qui est intrinsèquement liée à la réputation que les précédentes générations de sociétés technologiques se sont forgée en une cinquantaine d’années. Elles ont profité de notre confiance en usant de techniques sophistiquées pour exploiter les faiblesses de la psychologie humaine afin de collecter nos données personnelles et d’en tirer profit, mais aussi pour façonner des modèles commerciaux n’offrant aucune protection aux utilisateurs. »

C’est dans ce contexte qu’il faut aborder la question de la Libra, dernier projet d’une « montagne de sucre » bien décidé à aller au bout de son pouvoir et à caraméliser son portefeuille.

La Libra n’a rien à voir avec par exemple le Bitcoin et ce qu’on appelle à tort des cryptomonnaies.

Le Bitcoin est un jeton internet qu’un groupe de mafieux a décidé de transformer en machine à fric  en dupant des gogos.  Le marché est tenu par une douzaine de personnes qui détiennent plus de 60% du stock et manipulent les cours sans vergogne. Tous les essais de faire croire à un minimum de vertu et d’utilité du Bitcoin ont échoué.  Tout le monde a compris que comme monnaie privée, l’entreprise était impossible : il faudrait faire cuire la terre, ce qui n’est pas à la mode en ce moment.  Depuis que les interdictions et les contrôles des bourses de conversion en monnaies légales se sont multipliés, l’anonymat, le socle de valeur en fait du système,  est quasi mort. Les vols et les escroqueries ont fini par décourager même les plus forcenés des crédules.

Le Libra n’a rien d’un vecteur de spéculation. L’idée n’est pas de s’enrichir par la création de jetons substitutifs aux monnaies officielles  vendus à des gogos.  Bien au contraire toute l’approche est fondée sur l’idée que le cours serait stable par rapport à un panier de monnaies. Quel serait alors l’intérêt de l’opération présentée par tous moyens comme neutre et gentillette ?  L’idée est très simple : c’est de faire tomber l’interdiction absolue faite aux banques de connaître et de conserver la connaissance de l’utilisation que font les déposants de leur argent.  Une banque n’a pas le droit d’exploiter votre carte de crédit pour faire la liste de vos achats et vendre cette masse de données à des gens qui l’exploiteront.

Le détenteur des réseaux Facebook, Whatsapp, etc. sait exactement ce que vous aimez, ce que vous faites, que vous dites, dans tous les domaines sur lesquelles vous êtes amenés à vous exprimer. Mais il ne sait pas ce que vous consommez exactement.  Avec la Libra, Mark Zuckerberg sera capable de « faire sauter » la loi bancaire et obtenir de vous suivre au jour le jour dans chacun de vos actes d’achats, d’investissements, de ventes etc. Un totalitarisme parfait de la surveillance des comportements individuels.

Nous ne sommes plus dans le domaine monétaire, mais dans la « mass data » exploitée par l’intelligence artificielle pour exercer un contrôle total sur les comportements individuels et les influencer dans un sens favorable à la fortune des promoteurs. Il faut passer au niveau supérieur  dans l’enfermement des internautes dans une bulle de filtres encore plus manipulatrice.

Si on se place du point de vue de l’utilisateur de la Libra, la question est : pourra-t-il être séduit et le système peut-il être un immense succès ? La réponse est oui.  A partir du moment où l’utilisateur dispose d’une garantie de valeur de la monnaie  et d’un lieu de conversion simple et sécurisé, sachant que la blockchain a fait la preuve de sa solidité, utiliser la Libra peut être extrêmement avantageux et il est certain qu’une fraction notable des bientôt 100 millions d’utilisateurs des réseaux concernés pourraient l’utiliser effectivement.  D’un point de vue strictement économique, si la contrevaleur des jetons Libra en monnaies administratives est conservée dans des comptes destinées à assurer sa stabilité, cela ne peut pas perturber les politiques économiques et monétaires.  Sauf qu’il est peu probable que ces comptes ne soient pas gérés et ne rapportent pas aux promoteurs des gains  associés à un risque de placement. Le danger est plutôt dans les comportements de fuite devant la monnaie. La détention de Libras localisés nulle part et convertissable en ligne partout y compris dans des lieux non couverts par le droit,  peut avoir un effet économique majeur par transfert d’épargne hors d’un pays en difficulté, accentuant la difficulté. Les promoteurs affirment que ce serait un effet non désiré et qu’ils ne recherchent pas cela du tout. Et c’est vrai.

Le danger de la Libra est que cela peut parfaitement marcher et rendre des services à des dizaines de millions de gens et par effet boule de neige atteindre des nombres d’usagers terrifiants.  Et le réchauffement climatique alors ?   La création du Libra n’utilise pas la technique du minage qui est la raison de l’horreur climatique de la solution Bitcoin.  Cette critique là tombe. Le fait d’entraîner une augmentation massive des réseaux internet en revanche a bien un impact climatique.

Reste donc la question clé : peut-on accepter que les données d’achat de dizaines de millions d’utilisateurs passent dans les mains d’un type comme Zuckerberg et de ses séides ?  La réponse et évidemment non. Il faut interdire la Libra simplement par application de l’interdiction absolue de connaître, de conserver et d’exploiter les données privées des utilisateurs de la monnaie, sous quelque forme que ce soit.

La crainte de beaucoup, en voyant des réseaux de cartes de crédit rejoindre le projet Libra, était justement de savoir s’ils ne venaient que pour obtenir le droit d’exploiter les données individuelles qu’ils collectent. Certains se sont même demandé s’ils n’avaient pas commencé à le faire en fraude du droit bancaire, du fait des trous législatifs dans la sphère mondiale où ils offrent leurs services. 

Une première réponse a été donnée par le retrait de ces réseaux du projet Libra dès que le principe d’interdiction de collecter l’usage d’une monnaie a été réitérée par les autorités américaines. On se demandait bien  ce qu’ils allaient faire dans cette galère.

Le Libra est un projet dangereux parce qu’il peut réussir, si les législateurs acceptent de le laisser s’installer. Il a une finalité désastreuse par son mercantilisme totalitaire.  Il faut donc l’interdire et le faire le plus vite possible.

Mais il faut aussi réfléchir au fait qu’une monnaie de type Libra, entre des mains officielles et sans visées mercantiles désastreuses pour les libertés,  pourrait avoir des résultats magnifiques aussi bien en terme de facilité des échanges que de stabilisation monétaire.  Beaucoup de banques centrales pensent à créer des jetons internet.  S’il s’agit simplement de jetons d’état, comme celui de Maduro ou celui en projet en Chine,  le but n’est que de séduire les gogos et d’utiliser l’appétit de gains pour faire rentrer des devises. Ce sont des monnaies mercantilistes qui ne valent guère mieux que les monnaies privées mercantiles fondées sur l’idée d’intoxiquer l’utilisateur individuel.

En revanche, si autour du FMI, se recréait un système de changes fixes et ajustables par consensus, opération que nous réclamons depuis des lustres tant le système des changes flottants est désastreux, et qu’une émission de jetons FMI librement négociables sous internet soit organisée,  d’abord entre banques centrales puis généralisée au grand public avec un support officiel dans tous les pays membres, sous contrôle des autorités monétaires,  là les choses seraient totalement différentes. Nous demandons la création d’un Mondio depuis des lustres. Ajoutons lui une  vraie cryptomonnaie . Là nous aurions une réelle révolution et dont on peut penser qu’elle aurait un impact des plus bénéfiques. Comme disait Copernic (bien avant Gresham), la mauvaise monnaie chasse la bonne, et les monnaies nationales ne serviraient guère qu’à payer le fisc !  Nous aurions une monnaie mondiale stable et capable de faire pression sur les délires monétaires locaux.  Cette opération serait bénéfique mais pas suffisante. Il faudrait la compléter d’un contrôle des gros excédents et des gros déficits.

Le seul bénéfice du projet de Libra est de stimuler la réflexion sur une reforme intelligente du système monétaire international.

Pik(pock)etty – saison 2

Thomas Piketty publie une nouvelle somme "capital et idéologie". L’immense succès du précédent  livre publié sous sa direction impose le respect.  L’énormité des tirages et son extension à l’univers tout entier nimbent d’une autorité planétaire  son auteur principal. Piketty est sans doute le seul économiste au monde vraiment « bankable ». Bravo !

 Certains se contentent d’ironiser sur la fortune nouvelle de celui qui veut taxer les fortunes et renoncer à la propriété mais pas à ses droits d’auteur. Nous pensons de meilleure  méthodologie de se pencher sur le phénomène, sans trop s’attacher au côté « livre des records ».

Le livre précédent de l’équipe Piketty a rencontré une forte demande  pour deux raisons principales :

-          Beaucoup  y ont vu un atlas, fruit d’un travail universitaire important susceptible de leur apporter des informations jusqu’ici indisponibles.

-          Le thème des inégalités est très prégnant depuis la crise de 1992-93 qui avait été très profonde et avait suscité une littérature « anticapitaliste » intense (Rappelons-nous de l’Horreur Economique de Viviane Forrester, des grands jours du mouvement ATTAC contre le « néolibéralisme » etc.). La crise de 2008 a aggravé le phénomène. La cible a changé, passant  des grandes entreprises aux profiteurs du capitalisme, grands bourgeois enrichis par la mondialisation et faisant leur rupture avec leur patrie. La croissance des inégalités est devenue le leitmotiv à gauche, et surtout dans toutes les ONG internationales, comme dans la droite zemmourienne, sans parler de Marianne de Natacha Polony et son héritage d’extrême centre.

Disposer d’un travail universitaire de type encyclopédique sur les inégalités était « une attente du marché ».  C’est l’aspect atlas qui a séduit. En revanche la méthodologie a très vite été contestée et à juste titre.  L’ouvrage  n’était pas un véritable travail universitaire, rigoureux et scientifique, mais une sorte de machine de guerre idéologique.

Il nous avait  paru à l’époque étrange qu’un livre sur les inégalités ne traite pas prioritairement du véritable phénomène  de dimension historique  qu’a été  la sortie de la pauvreté presque totale de centaines de millions de personnes victimes des régimes communistes. La plus grande inégalité après la révolution russe, puis la colonisation soviétique de l’Europe de l’est, puis la révolution chinoise, aura été de naître dans des pays soumis au régime communiste.

Oui, en matière d’inégalité, les trente dernières années ont vu la chute du communisme et la plus extraordinaire des corrections d’inégalités. Les malheureux citoyens sous régime communiste accèdent enfin à la consommation et  à un niveau se rapprochant de celui des pays capitalistes développés.  Ce rattrapage s’est malheureusement fait aux frais des salariés dans les pays développés.

Sur le front des inégalités, le reste n’a pas vraiment d’importance. Que des très grandes fortunes se soient faites et d’autres défaites   ne concerne qu’une frange infime de la population et n’explique pas les énormes frustrations des classes moyennes des pays développés frappées par la crise et maintenues dans une stagnation de l’emploi et des salaires par la concurrence des ex-pays socialistes. Pour nous, tout le travail tendancieux de Piketty n’a pas réellement d’importance ni de pertinence. L’ouvrage  a  été beaucoup acheté et peu lu. Il n’est plus une référence, sauf pour les anticapitalistes impénitents.

Le livre qui vient de paraître accuse malheureusement les défauts du premier.  On est passé de l’atlas géographique à l’atlas historique, toujours proposé sur une base « universitaire », mais là, plus personne n’y croit.  Il s’agit d’un pamphlet orienté et non d’un travail « objectif » d’universitaires soucieux d’indépendance d’esprit et de vérité scientifique.

Les grands auteurs anticapitalistes ont souvent été tentés par les énormes essais historiques et géopolitiques pour prouver que le régime ensoleillé du socialisme réalisé était le fruit d’une intense nécessité.  Pensons plus à Eric Hobsbawm qu’à Karl Marx.  Sa trilogie est une œuvre remarquable, tendancieuse naturellement, controuvée à maints égards mais magnifiquement écrite et capable de stimuler l’intelligence des situations même si ce n’est pas dans le sens des préférences  du lecteur.

Piketty se voit en un nouvel Hobsbawm, mais qui aurait largué le communisme et sa violence.  Supériorité du King’s College sur l’Ecole Normale Supérieure, Piketty ne tient malheureusement pas la comparaison.

On aime Michel Onfray ou pas, on accepte ses idées ou non, mais c’est un esprit qui est capable de se porter au niveau des auteurs qu’il commente, encense ou démolit.  Dès lors qu’on se porte sur le terrain de l’idéologie, même s’il s’agit d’idéologie économique et surtout s’il s’agit d’idéologie économique, où les auteurs sont nombreux et parfois géniaux,  il faut avoir une densité de connaissance et de pensée, une qualité de formulation et de conception, une force intellectuelle, toutes de qualité supérieure.

On regrette d’avoir à le dire mais l’aspect « idéologie » du livre est extrêmement médiocre, on pourrait même dire bétassin. Il se trouve que notre  premier contact avec le livre s’est fait dans une librairie de gare par la lecture d’une page centrale sur laquelle le livre s’était spontanément ouvert.  Elle concernait les vues de M. Piketty sur le Venezuela de Maduro : un texte au-delà du médiocre, carrément ridicule.  C’est souvent l’impression que l’on a quand on lit les articles de Piketty dans le journal Le Monde : vide et parti pris. Eric Piketty est un auteur politique sans portée. Ce qui explique largement que même au parti socialiste, on ait refusé de mettre en programme ses propos.

Reste donc l’aspect encyclopédique, la dimension atlas universitaire. Elle est beaucoup moins nette cette fois-ci, même si l’inventaire qui est fait de nombreux systèmes économico-politiques peut être parfois intéressant. 

La jonction entre l’aspect atlas et l’aspect étude idéologique est fragile, du fait de la faiblesse  de ce domaine du livre.

Le propos est beaucoup moins en phase avec la situation actuelle du monde, contrairement au thème de l’inégalité, même si ce dernier  reste prédominant dans ce nouveau livre.

Du coup le lecteur se décourage vite.  Rien n’accroche.  Les démonstrations sollicitent trop les faits pour convaincre. Les slogans glissent comme un pet sur une toile cirée. 

 

Une fois de plus, l’auteur ne tient pas compte des leçons de l’échec du système socialiste.  On en apprend plus en lisant le journal de Sandor Marai, portant sur les années 1943 à 1948 que dans le fatras pikettien.

Cet auteur Hongrois était l’exemple même du bourgeois  en rupture de ban, typique des années trente, proche du socialisme, tenté par le communisme en dépit de tout, refusant d’assimiler le national-ocialisme et le communisme dans la même réprobation, obligatoire devant tant de crimes abjects, et qui voit tout sombrer autour de lui, la Hongrie, sa patrie, désossée par le Traité de Versailles,  sa population martyrisée en partie par les Nazis qui liquident les juifs et les communistes,  sa classe sociale vilipendée et ruinée par les communistes, sa réputation anéantie par le régime communiste dès lors qu’il ne s’y est pas rallié.  Il faut lire ces pages où la survie dépend des reliquats de capital qui ont pu être sauvés.  Un pays où tout dépends des tiers et des instances publiques s’avère invivable. Il n’y reste que « des salauds et des esclaves ».  Le capital, c’est capital. Parce que c’est la liberté des projets, la possibilité d’une vie meilleure et aussi  indépendante que possible.

Il faut aussi comprendre que le communisme culturel et la dépendance où il a tenu l’édition en France,  mais aussi dans l’ensemble de l’Europe, jusqu’à une libération partielle et récente, ont prolongé la misère de Marai, qui triomphe aujourd’hui, mais qui est mort suicidé.

Lire Marai est le meilleur antidote aux sottises de la gens qui trouvent en Piketty l’espoir de leur idéologie. On ne peut pas dire qu’il soit tendre pour l’argent.  « Quel est le péché originel français ? La cupidité ».  Il aurait aussi pu dire l’envie, qui est la forme la plus basse de la cupidité, celle qui espère s’alimenter de l’argent des autres, c'est-à-dire de « la vie des autres », titre d’un film qu’il faut avoir également avoir vu avant de lire Piketty.

Affirmer qu’on renie les conséquences du communisme sans en renier les causes, considérer que la kalachnikov fiscale est le moyen le plus doux de réaliser la mort du « propriétarisme », sans voir que c’est aussi la mort des libertés et de la possibilité d’une vie,  est une entreprise inexcusable, surtout après les leçons que l’histoire du XXème siècle nous a laissées.  Elle symbolise, par son succès même,  la mort de l’économie universitaire en France. Sur ce point, Alain Minc a parfaitement raison.

Espérons néanmoins un succès mondial  à son auteur qui permettrait de financer une petite part de nos déficits extérieurs, permanents depuis la mise en œuvre du Programme Commun de la gauche. Les droits d’auteur, le capital littéraire, seront alors une forme d’hommage du vice à la vertu.

 

Le blog du cercle des économistes e-toile

Le cercle des économistes regroupés dans E-TOILE autour de Didier Dufau, Economiste en Chef,   aborde des questions largement tabous dans les media français et internationaux soit du fait de leur complexité apparente, soit  parce que l'esprit du temps interdit qu'on en discute a fond. Visions critiques sur les changes flottants,  explications  sur le retard français,   analyses de la langueur de l'Europe,  réalités de la mondialisation,  les économistes d'E-Toile, contrairement aux medias français, ne refusent aucun débat. Ils prennent le risque d'annoncer des évolutions tres a l'avance et éclairent l'actualité avec une force de perception remarquable.

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